Jules KEBLA

LE ROI IGNORE
Roman fiction
Mars 2010
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Préface
A l'issue de ma deuxième année du cycle d'orientation au lycée Bondeko à Kintambo dans la ville même de Kinshasa, j'avais proposé à mon professeur de Français, mister Zigoul, de présenter une pièce de théâtre avec mes camarades de classe. Il était tellement fier que ses jeunes élèves pussent produire une pièce de théâtre devant les parents d'élèves à l'occasion de la fin de l'année que l'idée l'avait charmé. Quelques jours après, je lui présentais ce qu'était le premier manuscrit de ce livre. C'était fin avril 1976. J'allais avoir mes seize ans au mois de septembre.Il prit le temps de le lire, de corriger les fautes d'orthographe, les expressions incorrectes. D'avril à juillet, avec les examens qui allaient commencer, il ne pouvait ni s'occuper de nous, ni nous suivre dans les répétitions. En plus, il donnait des cours ailleurs d'une part et d'autres parts beaucoup de parents lui avaient demandé des cours privés pour leurs enfants en difficultés. Ce qu'il avait accepté. Il ne lui restait pratiquement plus de temps pour lui-même et pour sa famille. S'occuper de nous bénévolement allait être une charge supplémentaire pour lui. il ne pouvait pas s'y engager.
Après nous êtres réunis, quelques camarades de classe et moi, nous conclûmes que, sans mister Zigoul, la tâche nous était très difficile, voire impossible. Nous n'allions pas y arriver. La représentation avortée, il m'est donc resté sous les bras le manuscrit de ce livre en forme de pièce de théâtre.
A près plusieurs années, de lecture en relecture, il me vint l'idée d'en faire un roman. Je commençais alors à rajouter des descriptifs des paysages, à enrichir les dialogues, à rajouter des personnages et aussi, à rendre plus crédible l'ambiance qui régnait exactement au Royaume Kongo en allant me documenter à la bibliothèque de l'école. Certains faits bien que plausibles, sont purement fictifs. C'est comme cela que je vois ce monde ancestral perdu quand je m'y replonge. Je donnerais vraiment cher de pouvoir retrouver des documents qui racontent noir sur blanc comment nos ancestres vivaient quotidiennement. Hélas!
Pour son écriture définitive, de 2004 à 2010, l'Internet m'a beaucoup apporté. Il m'a surtout facilité la récolte des précieuses informations sur le Royaume Kongo dont j'avais vraiment besoin. Alors que beaucoup, ma femme elle-même, pensaient que je gaspillais tout mon temps sur des sites illicites à parler avec des filles africaines, je me connectais sur des sites des discussions sur l'Afrique, les grands royaumes africains, les origines de l'homme, les mentalités black passées et actuelles.
Avec mes contacts et amitiés, on discutait sur des sujets divers, allant parfois de la vie quotidienne des africaines d'antan à leurs moeurs légères, les règles qui régissaient les sociétés ancestrales et antiques africaines. Je remercie tous mes contacts, tous mes amis et toutes mes amies sur grioo.com, sur Facebook, sur Twitter, sur Msn qui m'ont beaucoup apporté. Ils se reconnaîtront tous et toutes. Encore merci.
Ce roman est juste un essai. Le langage, le style et le ton peuvent vous paraître à la limite enfantins. Je raconte cette histoire comme on le fait chez nous, en Afrique, sous le grand baobab, entouré des enfants, grands et petits, comme mes grands parents me racontaient les contes, comme nos ancêtres du village le faisaient, quelque grand que fut l'âge de leurs auditeurs... En gardant mon âme africaine d'enfant, l'image décrite n'en devient que plus belle, naïve presque et dépourvue de toute duplicité, ayant pour seul but de raconter pour faire rêver, tout en faisant ressurgir puisque une mystérieuse et secrète envie de polnger dans cette réalité passée éternellement inaccessible, puisque n'ayant pas des preuves écrites sur lesquelles les étayer.
Cela étant, comme nous n'avons pas de preuves écrites sur notre grande histoire ancestrale avec des détails de la vie courante, il me fallait avoir de l'imagination pour en inventer une qui soit crédible et proche de la vérité. C'est là que mes contacts m'ont beaucoup aporté lors de nos différentes discussions sur Internet.
D'où aussi la nécessite d'entrer dans le monde onirique, poétique par surcroît, pour imaginer le monde vivant de nos ancêtres, et, en ce qui concerne ce livre, d'inventer ce qu'aurait pu être la vie d'une jeune fille vierge dont le destin avait croisé la vie d'aun autre jeune garçon qui aurait été le fils ignoré d'un royaume de Kongo décadent et au bord de la disparition.
Voilà la petite histoire que je me suis racontée dans ma subconscience. Voyant que d'autres peuples s'enorgueillissent d'avoir une tradition écrite de leur histoire, je me suis attelé l'écriture de ce conte, que je sais imparfaite, pour que nous puissions revivre ensemble ce trésor perdu.
Aussi vous remerciérai-je d'avance de tout coeur pour avoir pris le temps de la lecture et surtout pour vos critiques.
L'auteur,
Jules KEBLA.
Saint-Quentin 02100.
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Chapitre 1
LE MESSAGE
Salué, applaudi, encouragé, exalté par les feuilles d'arbres vertes et chargées de la rosée de la nuit, qui s’agitaient follement sur leurs branches dans des doux froissements, le soleil éternel souverain trônait divinement sur les hauteurs verdoyantes de la vaste région du Bas-fleuve.
La matinée était réanimée par les stridents gazouillis d’oiseaux, les chants éraillés et lointains des coqs, des grillons et les cris perçants d’animaux divers qui fusaient de tous les coins de la vaste forêt. Majestueux comme un dieu soulevant avec peine la lourde boule de sa masse flamboyante, il inondait généreusement toute la plaine de ses rayons d’ors comme des bénédictions de lumièreé
Il venait à peine d’entamer, dans ce ciel matinal encore brumeux, son parcours de combattant à la poursuite éternelle de son amour perdu, la déesse lune.
En cette matinée, riche en couleurs et pleine de vie, sur les feuillages, étincelantes de pureté, perlaient les gouttes de rosée qui, sous le souffle doux et léger de la brise, s’abattaient avec fracas sur le sol tapissé d’humus, de vieilles branches et des feuilles mortes, en s’éclatant en mille morceaux.
Un gros crapaud vert, à peine réveillé, se rinçait l’oeil avec une goutte d’eau qui lui était tombée sur la tête en croassant.
De l’autre côté, repu de son gibier ingurgité la nuit, un boa se faufilait doucement de toute sa longueur dans les dédales des sentiers entre les arbres pour trouver un abri dans l’ombre. Il avait encore besoin de se reposer.
Une vieille panthère solitaire, réveillée par les cris des macaques et des babouins qui l’ayant repérée, criaient en gesticulant sur les hauteurs pour la chasser de leur territoire, s’étira de tout son long sur sa branche avant de s’en aller voir ailleurs s’il pouvait trouver un petit coin plus tranquille pour récupérer un peu de ses forces dépensées la nuit dans la chasse mouvementée qu’elle avait eue avec ses congénères.
Avec ces intenses rayons de lumière, la nature s’éveillait lentement réveillant tous les êtres sous ciel. Chacun vaquait à ses occupations car la chaleur grimpante de cette riche matinée présageait une journée à la fois très belle et lourdeur très suffocante, qui aurait sûrement fini par une soirée pluvieuse.
* * *
On racontait que dans les temps les plus reculés, il n’y avait ni jour, ni nuit dans les firmaments. Car le soleil et la lune n’étaient qu’un, et qu'un seul corps céleste.
La lune était dans le sein du Soleil et le Soleil se confondait à la lune. Mais il s’était, paraissait-il, passé quelque chose de très grave dans l’univers. Et cela avait tout chamboulé dans le système cosmique, séparant les deux amants.
Tout arriva après que le roi-Soleil eût eu l'idée de sortir de son sein la reine-Lune.
Auparavant, disait-on, quant tout avait commencé, dans la nuit des temps, toutes les planètes étaient regroupées autour du roi-soleil et le servaient, comme des sujets subalternes. Et la reine-Lune était en Lui. Un jour, le roi-soleil fit sortir de lui-même son épouse, la déesse lune dans la salle du trône royale, la manifesta à ses côtés dans toutes sa splendide beauté et la présenta à tous ses sujets dans le cosmos.
Elle était très belle, et très douce, et très sensuelle. Sa lumière feutrée de douceur, d’amour et de sensualité enchantait tous les coeurs dans la cour du roi et tout le monde dans l’univers l’aima.
Et ce que l’on redoutait arriva. Au lieu de continuer à adorer le roi-soleil, charmées et envoûtées par la beauté de la déesse, toutes les planètes désobéirent au roi, désertèrent sa cour et se mirent à tourner autour de la bellissime déesse pour l’adorer en essayant de la séduire. La terre, seul sujet fidèle au roi-soleil, ne les suivit pas dans cette rébellion.
Ainsi, le soleil souverain entra dans une grande et terrible colère et renvoya tous ses sujets infidèles en les éparpillant dans les quatre coins de l’univers. Chacun à des milliers des kilomètres de l’autre pour qu’ils ne pussent plus communiquer entre eux. Comme cela, il comptait effacer cette infamante histoire de la mémoire de ses fidèles serviteurs, les terriens qui cultivaient la crainte et l’adoration de sa majesté.
Mais plus grave, la déesse-Lune elle-même se laissa séduire par cette situation et ne fit plus honneur à son roi. ce qui déplut fortement au roi-soleil, qui, après lui avoir enlevé toute la splendeur de la gloire lumineuse qu'il lui avait couverte, l'avait alors confiée à la terre. Et, afin que cette dernière ne pût pas être tentée de faire pareil que les autres, il obligea la déesse à tourner autour de la terre et à servir les terriens jusqu’à la fin de temps.
C’est ainsi que le système de l’univers avait été changé. Et, depuis, chaque fois que le soleil allait à la rencontre de sa bien aimée, cette dernière se cachait de honte derrière le versant ombrageux de la boule terrestre, de peur que ne la pétrifiassent de colère les rayons du soleil rayonnant de jalousie. Ce que les terriens appellent de nos jours l’éclipse solaire, était dans le temps dit « éclipse lunaire » parce que c’était la reine déesse-Lune qui, honteuse de n’avoir pu honorer son roi, se cachait et évitait ses regards.
Il paraissait même que le roi avait eu à maintes fois, l’occasion de pétrifier la déesse-Lune de ses flammes, mais, ne pouvant plus se passer de la lune, se faisant même son avocat, la terre se mettait entre les deux, intercédait et priait pour que le roi eût pitié de la pauvre déesse qui versait jours et nuits des chaudes larmes afin qu’elle rentrât dans les grâces de sa majesté.
Cette course poursuite durait depuis bien des lunes. Personne ne savait si, un jour, le dieu soleil aurait réussi à rejoindre sa déesse pour faire la paix ?
Ce jour-là, disait-on dans tout le cosmos, ce serait la fin de tous les malheurs de l’univers. L’univers souffrait parce qu’il n’y avait pas d’harmonie dans le couple céleste.
Normalement, ou le jour, ou la nuit, il ne devrait y avoir que du bien, que de la douce lumière. Le mal, la pauvreté, la souffrance, la jalousie, la haine ne devraient pas exister. Et le jour où le dieu-soleil et la déesse-lune se réuniraient à nouveau, la perfection de leur union accomplirait ipso facto l’harmonie de l’existence et de la vie dans tout l’univers. Soit !
* * *
Comme d’habitude dans des pareilles aurores, tout le monde s’animait.
Deux femmes sortaient d’un pas rapide du village de Kungu et empruntaient une petite sente qui, se faufilant entre les arbres, se perdait dans la densité de la forêt vierge. Elles faisaient route vers les champs comme tous les matins pour travailler la terre et ramener à manger au village afin de nourrir leurs familles. En terre Kongo, les femmes avaient pour devoir d’honorer leurs familles avec les fruits de la terre et des fruits de leurs entrailles. Et, par contre, les hommes devaient lutter avec force et courage pour protéger leurs familles et ramener de la viande fraîche au village.
Elles avaient chacune un panier en osier d’où l’on pouvait apercevoir les manches de la houe et du sarcloir qui pointaient vers les ciels. Il y avait aussi un petit sac plein de semence et dans des feuilles de bananiers pliées remplies des vivres...
Au fond de cette musique douce et naturelle apportée par le vent frais qui soufflait sur les hauteurs de la verdoyante forêt, on attendait en sourdine comme un lointain son continu d’un tam-tam joué en solo de la main d’un expert batteur. C’était le batteur messager.
Quand on entendait le tam-tam comme cela, tous les hommes où qu’ils fussent, au village ou dans la forêt, s’arrêtaient un moment, faisaient silence et tendaient leurs oreilles pour écouter.
Même les animaux. Ils dressaient leurs oreilles pour écouter et comprendre le message ainsi diffusé par le batteur de tam-tam. C’était en effet un message royal envoyé d’urgence à tous les sujets du roi, à tous les sages, à tous les sorciers et à tous les notables des quatre coins du royaume de Kongo.
- Il y a un problème très grave au palais royal, dit la plus âgée des deux femmes en essayant de traduire au fur et à mesure le message du tam-tam. Le roi veut parler de toute urgence à tous ses sujets pour trouver rapidement une solution à sa succession.
- Il se fait vieux, renchérit l’autre d’un air blagueur, et il n’a plus que quelques années devant lui…
- Chut…
Elle essaya encore de bien tendre l’oreille, mais le message royal étant délivré, le tam-tam avait cessé de battre.
- Sais-tu, demanda pour rompre le silence la vieille dame, qu’aucune de toutes les reines, aucune de toutes ses concubines, ne lui a donné d’enfant ? C’est triste…
- Oui. Et je me demande pourquoi la jeune reine qu’il vient de prendre, ne lui a pas encore donné d’enfant.
- Elle est encore vierge, la nouvelle reine. Et le roi n’a pas encore semé dans cette plate-bande. Quand il voudra bien l’arroser, elle lui donnera une progéniture…
- Il voulait une femme plus jeune et vierge. Et bien, il l’a eue. Maintenant qu’est-ce qu’il attend pour semer dans elle ? Moi, comme mon mari repose avec ses ancêtres, je serais candidate pour lui faire un enfant mâle pour être son héritier… Même si ma jachère n’est plus du tout vierge, je suis encore bien fertile…
Mama M’voutou parlait de la sorte pour rigoler. Elle n’était pas du tout sérieuse.
- Je ne crois pas, ma’ M’voutou, que le problème vient de ces femmes. Le roi doit avant tout régler un problème personnel très grave avant de toucher à cette jeune fille.
- Que veux-tu dire par là, ma’ M’pouassa ?
- Je veux dire qu’au moins une de toutes ces pauvres femmes qu’il avait eues avant, auraient pu lui donner un enfant. Mais aucune d’entre elles n’est arrivée à le faire. Seraient-elles toutes stériles ? Non. Ce n’est pas possible. Donc il y a une certaine malédiction qui plane sur le roi lui-même…
- C’est grave ce que tu dis, ma’ M’pouassa. Tu insinues que notre roi serait maudit ?
- Tu es trop jeune, ma’ M’voutou pour comprendre cela. Il faut d’abord conjurer le mauvais sort qui pèse sur le roi… Chuttt !
Les deux femmes s’arrêtèrent encore un moment et observaient le silence. Le tam-tam avait recommencé à diffuser le même message. Et c’était comme ça toute la journée.
Les deux femmes s’arrêtèrent encore un moment et observaient le silence. Le tam-tam avait recommencé à diffuser le même message. Et c’était comme ça toute la journée.
Dès que le tam-tam eut fini de diffuser son message, un groupe d’oiseaux blancs s’envolèrent vers les ciels en faisant des grands bruits avec leurs grandes ailes. Ce qui rompit le grand silence qui flottait dans l’air. Et la vie continua son cours. Les deux femmes poursuivirent leur chemin et leur conversation.
- Tu sais, reprit la plus âgée ? Le roi n’a pas été saint dans sa jeunesse. On dit même que son père, le grand roi Mambu, lui avait refusé sa bénédiction avant sa mort.
- Alors, renchérit ma’ M’voutou en rigolant. C’est donc normal dans ce cas qu’il soit poursuivi par le mauvais sort !
- Arrête-toi !
- Comment, demanda-t-elle en sautant sur le côté ? Qu’est-ce qu’il y a ?
La plus âgée s’accroupit et ramassa par terre une ficelle de liane avec laquelle on avait fait un gros noeud. Il la prit dans ses deux mains et se mit à l’observer minutieusement en faisant passer les ficelles entre ses doigts hommasses qui travaillaient la terre sans relâche et avec acharnement. Elle se leva, regarda un moment autour d’elle le front plissé comme si elle pressentait quelque chose ou une présence. Elle leva son nez dans l’air tel une bête qui flairerait un danger et laissa tomber d’un ton sérieux :
- Faisons attention en marchant. A notre gauche, il doit y avoir un piège à gibier que quelqu’un a posé. Cette liane tressée posée là sur le chemin, c’est pour prévenir d’autres chasseurs. Marchons donc plus à droite du sentier pour ne pas y tomber bêtement.
- Ah ! Tu m’as fait peur, ma’ M’pouassa, dit la plus jeune toujours en rigolant d’un rire strident comme une gamine amusée. J’ai cru un instant que tu avais vu la méchante et terrible sorcière du Mayombe !
La plus âgée s’accroupit et ramassa par terre une ficelle de liane avec laquelle on avait fait un gros noeud. Il la prit dans ses deux mains et se mit à l’observer minutieusement en faisant passer les ficelles entre ses doigts hommasses qui travaillaient la terre sans relâche et avec acharnement. Elle se leva, regarda un moment autour d’elle le front plissé comme si elle pressentait quelque chose ou une présence. Elle leva son nez dans l’air tel une bête qui flairerait un danger et laissa tomber d’un ton sérieux :
- Faisons attention en marchant. A notre gauche, il doit y avoir un piège à gibier que quelqu’un a posé. Cette liane tressée posée là sur le chemin, c’est pour prévenir d’autres chasseurs. Marchons donc plus à droite du sentier pour ne pas y tomber bêtement.
- Ah ! Tu m’as fait peur, ma’ M’pouassa, dit la plus jeune toujours en rigolant d’un rire strident comme une gamine amusée. J’ai cru un instant que tu avais vu la méchante et terrible sorcière du Mayombe !
- La terrible sorcière est morte il y a longtemps, renchérit l’autre encore plus sérieuse. Ce n’est que son esprit qui traîne encore dans la forêt. Elle n’a jamais fait du mal aux femmes. Elle ne s’attaque qu’aux hommes qui ne respectent pas leur parole.
- Ah bon ?
Elles continuèrent à marcher dans le silence. Plus loin, la plus âgée qui marchait devant s’arrêta et pointa son doigt vers la fourrée à gauche.
- Tu as vu ce que je te disais, dit mama M’pouassa, en montrant un peu plus loin à la jeune dame le piège à gibier dont elle avait parlé bien caché sous les herbes sur leur gauche.
- Tu dois bien connaître la forêt, grande soeur. Qu’aurai-je fait sans toi ?
C’était ainsi que les deux bonnes femmes cheminaient leur route en discutant. Leurs voix se perdaient en s’éloignant dans les brouhahas naturels ambiants comme leurs silhouettes dans la verdure opaque de la forêt.
Cependant tapie dans les épais feuillages, une ombre masculine les suivait, les observait, écoutait mot à mot d’une oreille très attentive et très intéressée leur petite conversation de femmes radoteuses.
Elles continuèrent à marcher dans le silence. Plus loin, la plus âgée qui marchait devant s’arrêta et pointa son doigt vers la fourrée à gauche.
- Tu as vu ce que je te disais, dit mama M’pouassa, en montrant un peu plus loin à la jeune dame le piège à gibier dont elle avait parlé bien caché sous les herbes sur leur gauche.
- Tu dois bien connaître la forêt, grande soeur. Qu’aurai-je fait sans toi ?
C’était ainsi que les deux bonnes femmes cheminaient leur route en discutant. Leurs voix se perdaient en s’éloignant dans les brouhahas naturels ambiants comme leurs silhouettes dans la verdure opaque de la forêt.
Cependant tapie dans les épais feuillages, une ombre masculine les suivait, les observait, écoutait mot à mot d’une oreille très attentive et très intéressée leur petite conversation de femmes radoteuses.
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Chapitre 2
TOUS AU PALAIS
De tam-tam à tam-tam, puis de bouche à oreille, la nouvelle de la convocation royale se répandit de village en village comme une traînée de poudre sur tout le royaume Kongo.
Ceux qui savaient décoder le langage du tam-tam expliquaient aux autres qui allaient alimenter à leur tour les ragots qui, de village en village et de case en case, amplifiaient la rumeur qui se déformait au fur et à mesure, à telle enseigne que dans les villages les plus lointains, on racontait que le roi, sa réputation d’enfant rebelle faisant, avait révoqué tous les sages du royaume.
Dans certains milieux, les rumeurs de toutes sortes circulaient sur la vie du palais, sur les comportements délictueux du roi, sur ses appétits sexuels, sur ses femmes, sur ses concubines, sur ses erreurs, rappelant même la mémoire immortelle des valeureux et nobles monarques kongolais d’antan.
Et comme d’habitude, les jeunes et petites filles dans les places publiques des villages, avec leurs talents innés de d’auteurs interprètes, mirent de façon spontanée la nouvelle et les anciennes inconduites royales en chanson pour animer leurs jeux :
Le soleil pointe à l’horizon
Mais l’éléphant n’a pas d’enfant
La déesse lune avait raison
De déserter la cour d’antan
La honte en terre Kongo
La la la la Li la li la lia
La honte en terre Kongo
La la la la Li la li la lia
L’éléphant n’a pas d’enfant
A cause de son coeur d'antan
Le roi n’est pas galant
Le trône n’a pas d’enfant
La déesse lune avait raison
De déserter la cour d’antan…
Car le roi est un poison
Le trône n’a pas d’enfant
La honte en terre Kongo
La la la la Li la li la lia
La honte en terre Kongo
La la la la Li la li la lia
* * *
Dans tous les lieux de leur résidence, les notables, les sages, les sorciers et tous ceux que la chose intéressait, faisaient leurs bagages pour rejoindre le village de N’soso, la capitale du grand Royaume de Kongo, pour débattre de cette situation avec le roi et d’autres notables.
Les uns devaient, au risque de se voir déchu, parcourir des milliers de kilomètres à pieds pour obéir à leur monarque et accomplir à la fois leurs devoirs civiques et leurs obligations politiques.
C’était un grand prestige, une énorme fierté en effet pour un chef de village, pour un simple villageois que celui d’être notable, sage ou sorcier du royaume et d’aller tous les six mois siéger au palais et manger à la table du grand roi Mambu. Ils étaient comme des ambassadeurs du village.
Cela signifiait que l’on était bien considéré dans son village et que, jusqu’au palais, sa parole comptait.
* * *
Le soleil avait déjà parcouru le trois quart de son trajet. Il était collé à la voûte céleste et dardait les terriens de ses rayons.
A l’entrée du palais, une dizaine de laquais entourée de la garde royale recevaient les sujets du roi, sages, sorciers ou notables au fur et à mesure de leurs arrivées. Comme certains venaient de très loin et avaient traversé des forêts, des montagnes et des vallées pour prendre part à cette importante convocation royale, il fallait dès leurs arrivées, qu’on s’occupât d’eux. C’était la moindre de choses. Un roi ne devait-il pas prendre soin de ses sujets ?
En terre Kongo, la grandeur d’un roi, ne se résidait pas dans l’abondance de ses richesses, mais dans sa capacité de s’occuper de son peuple, de prendre soin d’eux. Car c’était par l’amour pour son peuple et pour son pays que l’on pouvait reconnaître son patriotisme.
Il y avait de part et d’autres du grand portail en bois à l’entrée de l’enceinte du palais royal deux grands guerriers figés comme des statues. Ils étaient hauts comme le chêne qui supplantait tous les arbres de la forêt et musclés comme le baobab qui trônait avec autorité sur la célèbre place des palabres au coeur même du village.
Les laquais faisaient aussi fonctions de majordome du palais. Ils étaient nombreux.
C’étaient eux qui s’occupaient de tout. Ils les accueillaient et les conduisaient dans leurs chambres par un couloir aux murs blancs décorés des motifs divers avec des couleurs vives. Ils représentaient des scènes de chasse et de la vie quotidienne. Il y avait aussi des dessins qui illustraient des scènes de guerre où les grands rois de Kongo s’illustrèrent vaillamment pour défendre leur royaume des invasions étrangères.
Après avoir déposé leurs affaires dans leurs suites, ils les conduisaient enfin dans la salle du trône où les attendaient le roi, la reine, ses concubines, les anciens, bref toute la cour royale.
Le roi Mambu au milieu, la reine était assise à sa droite. Un tout petit peu plus en retrait. Derrière la reine, étaient assises les cinquante concubines, appelées aussi petites reines.
Il y avait la grande reine qu’on appelait « mama kulutu », c'est-à-dire la grande soeur. C’était la première femme du roi. Mais ce n’était pas nécessairement celle qui était à la droite du trône royal. Celle qui s’asseyait aux côtés du roi dans la salle du trône, était celle que lui-même avait choisie pour sa beauté, sa fraîcheur, sa virginité, selon son bon vouloir.
Il y avait aussi des concubines non officielles. Celles-là ne pouvaient se présenter dans la cour qu’au gré du désir du roi. C’étaient parfois ces jeunes filles vierges que le roi avait touchées et qui étaient restées chez leurs parents, dans leurs villages.
Elles n’avaient plus le droit de se marier puisqu’elle s’étaient ainsi devenues des propriétés royales. Quand il se déplaçait en région, il pouvait demander à les voir. Il pouvait les faire rappeler quand il voulait et en faire ce qu’il voulait. Même les convoquer au palais et l’y garder comme petite reine. Mais la majorité d’entre elles n’avait pas la chance de finir sa vie au palais. Elle finissait vieille fille dans leurs villages, oubliée du monarque.
Certaines filles arrivaient à fuir leurs villages ou même se suicidaient de honte. On pouvait très bien comprendre qu’une fille moche finissent vieille fille, mais qu’une très belle fille finissent vieille fille relevait de la malédiction.
D’autres par contre se résignaient à ce sort injuste : elles préféraient mieux vivre finir vieille jachère abandonnée dans la honte que de se suicider ou fuir, estimant que leur mort ou leur fuite n’aurait servi à rien.
* * *
Il était de coutume qu’à l’occasion des grandes fêtes, des événements politiques, culturels ou sociaux très importants, chaque gouverneur ou chaque chef du village offrît au roi, entre autres cadeaux, la plus belle vierge de sa région ou de son village. Et si elle trouvait grâce aux yeux du roi, celui-ci la faisait venir au palais et la gardait pour être comptée parmi ses concubines officielles. Dans ce cas, le roi devait honorer la région, le gouverneur et la famille de la vierge en leur accordant des grands biens et toutes les faveurs dont ils rêvaient.
Il fallait comprendre que, selon les lois qui réglaient la vie sociale dans le royaume Kongo, la virginité était un état physique sine qua non dans lequel devait être trouvée une femme digne de respect. Cela sous-entendait d’une part que la famille était digne de confiance, que c’était une femme qui avait su tenir ses désirs en bride pour le bonheur de son futur mari et de sa future famille. C’était une loi sociale très respectée et du moins acceptée par tous.
Mais si la vierge ne trouvait pas grâce aux yeux du roi, après l’avoir touchée, il la renvoyait dans sa région auprès de sa famille. Que le roi eût couché avec elle ou pas, elle ramenait avec elle en réparation, les signes extérieurs de richesse qui prouvaient son appartenance au harem royal et pour assurer ses besoins quotidiens.
Dans ce cas, aucun autre homme ne pouvait plus la prendre en mariage puisqu’elle n’était plus vierge ou considérée comme telle. En revanche, le roi se devait de s’occuper d’elle durant toute sa vie. Cette charge était confiée aux chef du village ou aux chef de région.
Même si le sort de ces femmes étaient très difficiles sexuellement parlant, elles avaient néanmoins le respect formel de leurs compatriotes. Elles pouvaient en appeler au roi quand quelqu’un leur faisait du tort ou leur manquait du respect. Elles pouvaient aussi être rappelées au palais à tout moment selon les désirs et la volonté du roi. Mais le roi ne se souvenait que très rarement de toutes les filles avec lesquelles il avait pris le libre plaisir de coucher.
C’étaient donc ces dernières qui, bien que considérées comme concubines royales, ne pouvaient toutefois pas se présenter dans la cour sans autorisation officielle du roi lui même.
D’ailleurs la plupart d’entre elles, ne pouvant plus jamais avoir une sexualité normale comme toutes les femmes, se prostituaient en cachette.
* * *
Dans sa jeunesse, le prince Mambu avait une libido très développée et très puissante qu’il avait du mal à maîtriser. Il tirait sur tout ce qui bougeait, du moins sur toutes les belles femmes qui avaient le malheur de croiser son chemin royal.
Mais comme cela pouvait arriver un jour, on racontait que lors d’une grande fête, le roi père était allé visiter le village de Kilembakintsié dans la province du Bas-fleuve. Sa famille l’accompagnait et aussi son fils, le prince héritier Mambu.
Il y avait une très belle jeune fille qui dansait parmi les vierges. C’était l’une des plus belles vierges du village.
Le prince la vit et la désira ardemment. Le roi qui ne pouvait pas refuser quoi que ce fût à son fils, demanda au chef du village de la ramener le soir dans la suite princière. Le chef du village ramena malgré lui la fille pour passer la nuit avec le prince. Malgré lui parce que la fille avait déjà été fiancée par une riche famille de notable.
Il la prit, coucha avec elle et la garda auprès de lui pendant tout son séjour dans la région. Comme la fille était déjà fiancée au fils d’un notable, le roi était obligé de verser à la famille de la fille et de son fiancé une compensation pour le préjudice. Seulement, ni le fils du roi, ni le fiancé n’avait pris la fille en mariage. S’il n’y avait l’amour fort de son fiancé, elle allait finir vieille fille dans la case de ses parents.
Personne ne pouvait rien refuser au vieux monarque, ni au prince puisque la volonté du roi était un ordre. D’ailleurs on disait de coutume que « la voix du peuple, c’est la voix des dieux », mais en terre Kongo, depuis l’accession du jeune prince Mambu sur le trône du royaume de Kongo, on avait changé cette vérité. On disait désormais « la voie du roi, c’est la voie de la femme ».
A la fin des festivités, le roi et sa famille s’en allèrent laissant la jeune fille que le prince ne voulait pas emmener au palais. Même après avoir comblé des biens sa famille, réparé le tort causé à la famille de son fiancé, la fille ne pouvait plus officiellement se marier. Mais son fiancé l’aimait tellement qu’il la kidnappa. Ils allèrent ensemble s’installer dans une contrée lointaine au-delà du la forêt de sable sans fin où ils pouvaient vivre leur amour librement.
* * *
A présent, le roi Mambou était un vieillard octogénaire ridé de partout, à la peau grisonnante et aux cheveux blancs. Il était majestueusement assis sur trône, coiffé d’une couronne en peau de léopard et regardait ses sujets qui, un à un, entraient et allaient s’asseoir après s’être arrêtés devant le trône quelques secondes pour lui faire leurs révérences. Un serviteur à sa gauche lui faisait le vent avec un grand éventail en plume d’autruche pour chasser les énormes mouches noires qui le taquinaient de temps en temps. Il faisait chaud et l’air était lourd.
Le roi les regardait entrer avec des yeux mornes, lourdement appesantis par les ans. Ses pensées étaient ailleurs.
Après leurs révérences, il leur présentait les dos de sa main droite pleine de bagues bigarrées de couleurs selon les pierres précieuses dont elles étaient serties. Ils posaient là-dessus un baiser pour marquer leur soumission avant d’aller s’asseoir sur les bancs en troncs d’arbres sculptés qui étaient alignés en rangée en face du trône.
Les bagues serties de pierres précieuses, les tissus en raphia, en lin ou en soie de couleurs vives que les caravaniers apportaient du nord, tous ces apparats étaient les symboles de richesse et de puissance dans le royaume Kongo. Les bagues, les colliers, les médaillons étaient décorés de totem du clan, des symboles ou des têtes de bêtes sauvages que son porteur avait terrassées sa vie durant.
Il était splendidement royal dans sa belle tenue d’apparat. Un boubou très ample et souple en raphia mâché qui allait de la ceinture jusqu’aux genoux, laissant à nu un buste à la peau noire grisonnante luisant de sueur comme de la suie. Le buste dénudé mettait à nue quelques tablettes de chocolat ramollies par les ans. Il montrait le côté guerrier du roi.
Son visage portait des motifs comme un guerrier. Une peau de Lion cousue avec celle de panthère, jetée comme une écharpe, cachait l’épaule droite sur son buste et traînait sur le dos jusqu’à la ceinture.
C’était dans cette belle tenue d’apparat traditionnel que le roi se devait se présenter à ses sujets dans des pareilles circonstances. Seul son air maussade et sérieux soulignait la gravité de la situation. Il était vraiment inquiet, le vieux. Après l’avoir salué le roi, ils devaient aussi faire une petite courbette à la reine en baissant la tête. Après ils pouvaient s’asseoir.
La reine à sa droite paraissait être sa petite fille de presque soixante ans de moins que lui.
- Salut, ô grand roi, Mambou, lâchaient en passant les sages notables avec révérence après baisemain et courbette !
- Salut à vous, fils du grand sage Makoko, répondait le roi à l’un ! Bienvenu à vous, fils du puissant M’voka, à l’autre ! Soyez heureux parmi nous, vénéré sage Luzala !
Il répondait à chacun en citant le nom de son ancêtre pour souligner l’importance de sa présence et surtout pour lui dire indirectement qu’il attendait beaucoup de sa participation au débat. Ils devaient être totalement voués à la cause du roi comme leurs ancêtres cités étaient fidèles au roi père.
Dès qu’ils entraient dans la grande salle du palais, ceux qui se retrouvaient à nouveau depuis la dernière palabre, s’étreignaient dans des longues et chaleureuses accolades.
Les nouveaux, les plus jeunes notables en profitaient pour faire la connaissance de ces vieux dont ils avaient entendu parler et qu’ils n’avaient jamais eu l’occasion de voir.
Et ces derniers fiers d’eux, frimaient devant eux en se vantant même de ces fausses bonnes rumeurs qui circulaient à leurs sujets.
Des très belles servantes s’empressaient de remettre à chacun, à son arrivée, une calebasse pleine de vin de palme frais pour étancher leur soif après un si long trajet pour certains, un panier contenant des morceaux de maniocs bouillis, des arachides grillées et quelques fruits secs. Dans un autre panier, présenté par une autre bellissime servante, enroulés dans des feuilles de bananier, des morceaux de viande de chasse séchée au feu ou au sel selon le goût. Un vrai régal.
C’était une sorte d’amuse-gueule avant le grand débat. En guise de remerciement, ils s’inclinaient devant le roi, battant doucement des mains. Une servante très mignonne annonçait qu’après la réunion, il y aurait une grande réception avec du Mfumbwa au repas, que tous étaient libres de venir dan,s la salle des fêtes s’ils n’étaient pas fatigués.
- Pourquoi servir le mfumbwa au premier jour du débat, demanda un des sages ? Ne serait-il pas mieux et logique que le mfumbwa fît servi à la fin des palabres, quand la colère des dieux aurait été apaisée ?
- On a prévu du mfumbwa au premier jour et au dernier jour, répondit la servante avec un large sourire.
- Eh bien, dans ce cas, je n’ai rien dit, ma fille, renchérit le sage Louvouezo, d’un ton presque blagueur en soulevant son pot de n'samba. Tout à l’honneur de notre roi !
Le n'samba ou lounguila, c'était simplement du vin de palmier. On se laissait parfois piégé volontiers par son goût sucré jusqu'à l'ivresse, une ivresse parfois mortelle. Mais c'était la boisson commune quand il fallait faire la fête.
Le mfumbwa, plat spécial préparé avec des feuilles sauvages, de pâtes d’arachides et de l’huile de palme et vtrès prisé dans la région des cataractes, était l’un des plats le plus circonstanciels dans le royaume Kongo. C’était un plat traditionnel fait des feuilles de légumes sauvages, d’un vert foncé, coupées en des fines lamelles, préparées avec les arachides écrasées en pâte. On y mettait pour l’agrémenter tous les ingrédients courants, oignons, ails, piments, sels, poudre de gingembre, gombo et aussi du hareng séché au feu. A côté on mettait du poisson ou de la viande grillée bien assaisonné.
Le n'samba ou lounguila, c'était simplement du vin de palmier. On se laissait parfois piégé volontiers par son goût sucré jusqu'à l'ivresse, une ivresse parfois mortelle. Mais c'était la boisson commune quand il fallait faire la fête.
Le mfumbwa, plat spécial préparé avec des feuilles sauvages, de pâtes d’arachides et de l’huile de palme et vtrès prisé dans la région des cataractes, était l’un des plats le plus circonstanciels dans le royaume Kongo. C’était un plat traditionnel fait des feuilles de légumes sauvages, d’un vert foncé, coupées en des fines lamelles, préparées avec les arachides écrasées en pâte. On y mettait pour l’agrémenter tous les ingrédients courants, oignons, ails, piments, sels, poudre de gingembre, gombo et aussi du hareng séché au feu. A côté on mettait du poisson ou de la viande grillée bien assaisonné.
Ces ingrédients étaient tellement rares qu’il n’était pas donné à toutes les familles de manger du Mfumbwa journalièrement.
Ce plat, conférait, paraissait-il, à ceux qui en mangeaient des pouvoirs surnaturels, de la clairvoyance dans la pensée, de l’intelligence et de la force.
D’ailleurs, un vieux et célèbre comédien defunt, griot dans son état, originaire du royaume de Kassaï et résidant sur les terres de Kongo, Kalend’ Motong’, grand consommateur du mfumbua devant les dieux du ciel, disait que le mfumbua ne méritait d’être mangé que par les gens intelligents et très sages.
Ce plat, conférait, paraissait-il, à ceux qui en mangeaient des pouvoirs surnaturels, de la clairvoyance dans la pensée, de l’intelligence et de la force.
D’ailleurs, un vieux et célèbre comédien defunt, griot dans son état, originaire du royaume de Kassaï et résidant sur les terres de Kongo, Kalend’ Motong’, grand consommateur du mfumbua devant les dieux du ciel, disait que le mfumbua ne méritait d’être mangé que par les gens intelligents et très sages.
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Chapitre 3
Chapitre 3
LE DEBAT
Les notables bavardaient entre eux, quand le roi fit signe de la main pour attirer leur attention. La grande réunion allait commencer. Ils arrêtèrent tous de parler entre eux et se tournèrent vers le vieux monarque, attentifs.
Quelques uns qui étaient un peu éloignés, se rapprochèrent et s’essayèrent.
Le roi fit signe au premier notable, le plus ancien et plus sage des sages, Luvwezo, qui se leva et alla auprès du roi. Il lui remit en lui serrant la main une poignée des noix de cola.
Le sage Luvwezo prit une noix de cola qu’il mâcha un moment et recracha par terre. Il prit aussi une calebasse de lounguila, le vin de palme, dont il se racla la gorge avant de le cracher comme un puissant pulvérisateur en disant les paroles de bénédictions :
- Que nos ancêtres et les dieux nous soient propices ! Qu’ils nous aident et nous assistent afin que ce débat soit fructueux !
Il passa les noix de cola de la même façon aux autres notables qui, avant de les prendre, frappèrent de main en signe de respect. Ils se les passèrent les uns les autres jusqu’à ce que tout le monde en eût mâché et recraché par terre.
Il y avait au total cinquante notables dans la salle, dont trois délégués par chacune des douze régions, qui en contenait plusieurs, selon leur ancienneté et leur niveau de sagesse. Car, dans le royaume Kongo, le sage n’était pas toujours le plus vieux. Il y avait aussi parmi les jeunes, des garçons dotés de façon innée d’une grande sagesse. Et ils pouvaient aussi selon le chef de la région représenter cette dernière ou leur village au palais à la cour des grands.
Les quatorze autres, bien qu’originaires des diverses régions les uns comme les autres, siégeaient en permanence au palais auprès du roi. Ce sont eux les plus considérés des sages que le roi devait consulter d’abord avant de prendre toute décision ou pour régler les problèmes courants. Mais le roi Mambou ne le faisait que rarement.
Pour cette grave situation, il y était obligé. Quand il avait posé la question au premier sage Luvwezo de savoir ce qu’il convenait de faire, ce qui était une première, comprenant que cette situation intéressait tout le royaume, ce dernier lui avait obligé de convoquer tous les sages et de les consulter dans un débat solennel. C’était donc sous le conseil du vieux sage que ce débat fut possible. Aussi devait-il prendre la parole le premier.
- La séance est ouverte….
L’assistance étant plongée dans un silence de muet, débout, le sage Luvwezo, un vieil homme décadent appuyé sur un bâton la tête enneigée des cheveux blancs, marche avec une fierté et gracieusement vers le trône. Il s’arrête et se retourne vers l’assistance, puis vers le roi, et enfin entre le deux, comme si il s’adressait à la fois au roi et aux autres notables.
- Voyez-vous, seigneur Mambou, comme nous sommes là tous réunis devant votre grandeur, nous, les vénérables notables et sages du royaume Kongo, nous aimerions savoir pourquoi nous sommes urgemment convoqués au palais. C’est pour cette raison, ô vous le plus sage de tous les sages, que nos corps se sont déplacés jusqu’ici et que nos oreilles sont à présent ouvertes pour vous écouter.
« La parole est donc à vous, ô grand roi Mambou, pour nous expliquer la raison de cette convocation. "
« La parole est donc à vous, ô grand roi Mambou, pour nous expliquer la raison de cette convocation. "
- Merci, mbuta Luvwezo, reprit le roi d’un ton que la circonstance imposait, après qu’il se fut raclé la gorge à plusieurs reprises. Mes chers sujets et notables du royaume Kongo. Je n’irais pas par quatre chemins pour vous parler aux sages que vous êtes et pour vous dire que l’heure est grave.
- Il y a longtemps, souffla l’un des notables aux oreilles du jeune notable à sa gauche qui siégeait pour la première fois au palais et qu’il avait la charge d’initier aux choses du palais, que le roi Mambou ne nous avait parlé en des termes aussi élogieux… Quand il nous parle en ces termes, il y a anguille sous roche…
- La patience s’impose, cher collègue, répondit le jeune. Il faut écouter attentivement jusqu’au bout ce dont il va nous entretenir.
- Chacun de vous, tant que vous êtes, poursuivit le roi qui se leva sur l’estrade où était juché son trône et, de gauche à droite, balaya tristement d’un regard inquiet toute l’assistance, porte le nom de son ancêtre à qui il a succédé de père en fils pour siéger dans ce palais. Votre ancêtre vous a légué son pouvoir et sa sagesse afin de remplir votre devoir civique pour la gloire du royaume Kongo. Je crois que vous aimeriez, à votre tour, légué ce don à votre fils, qu’il vous succède dans cette cour, que le nom de votre noble famille subsiste en terre Kongo avec tous les honneurs que lui devront les générations futures.
« Eh bien, moi aussi, qui plus est, roi de ce royaume, j’aimerais par-dessus tout assurer un successeur sur mon trône portant le nom de mes ancêtres.
« Il approche le temps, vous le voyez, où j’irai rejoindre les miens dans le royaume des esprits et des ombres éternels. Il me faudra alors un fils pour me succéder, un fils qui deviendra votre roi après moi, un fils qui maintiendra la dynastie des Mambou à la tête de ce royaume. Mais, hélas, jusqu’à ce jour, les dieux m’ont refusé cet honneur. Ils n’ont pas honoré, ni le ventre de votre reine, ni ceux de mes concubines pour combler ma joie de père en me donnant un fils dans mes bras et mon honneur de roi en mettant un successeur sur mon trône.
« Franchement, à présent, au fur et à mesure que les jours passent, le soleil devient d’une lueur terne. La force de lutter m’abandonne. Et mes yeux pénètrent doucement mais sûrement les secrets des ombres et des nuits éternelles.
« Pourquoi, je vous ai faits venir au palais ? Je vais vous le dire, mes très chers compatriotes. Je vous ai donc faits venir, ô honorables notables et sages du royaume de Kongo, pour que vous qui avez été comblés de sagesse et d’intelligence par les dieux du ciel, vous qui êtes pénétrés de la connaissance des êtres et des choses et qui savez saisir la fluidité du temps et la matérialité de l’invisible, vous qui pénétrez les secrets des esprits pour connaître le futur… Oui, je vous ai faits venir pour que vous, honorables sujets de la cour de Kongo, vous puissiez m’aider à trouver les moyens d’apaiser la colère des dieux et des esprits de nos ancêtres et qu’ils nous donnent la solution à ce grave problème qui est pour nous tous ici présents le manque d’un fils qui puisse me succéder sur ce trône.
- Au nom de tous les sages du royaume de Kongo, lança furtivement un sage parmi les notables sans interrompre le roi, je suis très heureux d’entendre afin les paroles de sagesse sortir de votre bouche, ô grand roi !
- Merci, mbuta N’tambani, enchaîna le roi après avoir repris son souffle. C’est avec l’âge que l’homme apprend véritablement à vivre avec sagesse. Je l’ai découvert à mes dépens et à force de mes erreurs. Mais à peine que j’ai découvert la vie, la vraie existence, mon âge m’approche de la mort et du royaume des ténèbres.
« Il y a dix ans, je ne pouvais pas devant vous tenir un tel langage. Et vous savez quel enfant têtu et désobéissant j’étais dans ma jeunesse et quel orgueilleux et méchant homme que j’étais quand j’avais accédé au trône.
Tous les sujets assis face au trône étaient abasourdis de le voir parler avec telle sagesse. Subitement, ce n’était plus le même homme. Il avait complètement changé de langage. Ils le suivaient donc avec beaucoup d’attention pour pénétrer le fond de sa pensée, craignant quelque ruse de sa part.
- Le temps m’a appris, poursuit-il d’un air un peu fier de l’effet que son parler avait sur tous les sujets, à considérer mes actes entachés d’erreurs. Et j’ai appris avec lui ce que sont les hommes. Et j’ai découvert la valeur des êtres et des choses. Je n’ai pas encore suffisamment mûri puisque, jusqu’à son dernier souffle, l’homme apprendra encore d’avantage de vous, du temps, des hommes, des êtres et des choses. Voilà ce que m’ont enseigné les esprits de sagesse.
Ici, les notables firent, les uns, un signe de tête, et les autres, un sourd murmure en guise d’acquiescement. Et l’un d’entre eux, le vieux sage qui avait ouvert la séance, mbuta Luvwezo, se leva battant de main tout seul devant les autres surpris et ébahis.
- Et bien ! Bravo, grand roi de Kongo. Je vous prie, grand roi, d’excuser cette prise subite de parole. Je n’ai pas pu me retenir. Il fallait vraiment que je vive jusqu’aujourd’hui pour entendre ce que j’entends et pour y croire. Quelqu’un d’autre me l’aurait dit, je ne l’aurais pas cru. Même le grand roi Mambu, votre père, doit se retourner plusieurs fois dans sa tombe pour les paroles de sagesse qui sortent humblement de votre bouche, mon seigneur. Croyez-moi, je suis à la fois heureux et vraiment impressionné de vous entendre parler de cette façon. Je vous en remercie au nom de tous les notables ici réunis.
« Mais la question que je me pose, la question que se posent tous les jeunes notables ici présent qui ignorent justement les erreurs de jeunesse dont vous parlez, si vous pouvez au moins nous en parler pour éclaircir leurs lanternes ? Cela nous aidera tous à comprendre aussi le but essentiel de cette réunion. Et puisque vous avez parlé de vos erreurs de jeunesse, nous aimerions aussi que les jeunes et les enfants apprennent la sagesse au travers votre expérience, ô mon roi, qu’ils apprennent à obéir aux anciens, à leurs parents pour leur réussite. Je précise que c’est surtout pour ouvrir la connaissance des nouveaux et des jeunes notables… Car, nous, les anciens, nous savons ce qu’a été votre jeunesse… Seigneur, j’ai parlé.
- Merci, mbuta Luvwezo… Croyez-moi, mes chers amis, je vous appelle amis, parce que j’ai confiance en vous. Vous les anciens, vous êtes comme des pères et des amis pour moi. Certains d’entre vous sont de la même génération que moi. Nous avons grandi ensemble. Et les plus jeunes d’entre vous sont pour moi comme des fils. Ainsi, ce que je vous dis aujourd’hui, ce que je vous demande aujourd’hui au nom des dieux et des mânes de nos ancêtres communs, ce n’est pas pour moi, puisque dans peu, je serais plus de ce monde, mais c’est surtout pour vous, pour vos enfants, pour le bonheur et la paix du royaume tout entier, pour que tous les royaumes qui nous environnent sachent que le royaume de Kongo garde toujours sa toute-puissance et que le nom de Mambu est redoutable sur ce trône afin qu’ils le craignent.
« Ce que je vais vous dire, c’est par la sagesse pour qu’en grandissant, nos enfants sachent faire la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal pour eux et pour leurs semblables. Le propre de la jeunesse, c’est de vouloir tout expérimenter par soi-même. Ne nous étonnons pas que nos enfants ne nous écoutent pas. Tel enfant qui se conduit mal, - et ce fut mon cas -, découvrira et vivra plus tard les conséquences de ses désobéissances. Si cet enfant acquiert la sagesse, c’est dans ses souffrances qu’il tirera les leçons de ses erreurs et de ses désobéissances. Nos erreurs, nos mauvaises pensées nous isolent des autres, de la société que nous considérons dès lors comme des proies, et nous enferment dans une sorte de prison comportementale dont nous devons nous sortir, nous libérer en regardant la loi que nous avons bafouée. Voilà comment un enfant qui n’écoute pas ses parents peut apprendre la sagesse et comprendre la préciosité de la liberté pour une vie optimale. Se conduire avec sagesse est un trésor qu'une certaine jeunesse ne peut pas découvrir.
« Nous pouvons la blâmer, certes, mais tout adulte que nous sommes, même si nous blâmons la jeunesse actuelle, nous en avons-nous aussi fait l’expérience. Chacun connaît au plus profond de lui-même ses propres erreurs passées. Nous subissons parfois de façon certaine le fruit de nos propres révoltes passées vis à vis de nos parents ou des autorités sociales étabies. Les miennes en tout cas, aucun de vous ne les ignore. Sinon d'ailleurs nous n'en serions pas là. N'est-ce pas?
« Suite à mes erreurs de jeunesse comme je l’ai dit plus avant, donc même si je suis votre roi, ma vie est un échec. Vous le savez. Je ne pouvais le comprendre avant puisque j’étais sous les feux de mes passions, de ma fougue de jeunesse. Toute personne qui pouvait donc me dire le contraire était pour moi un faible. C’est moi qui étais le plus fort. Les guerriers m’ont appris à lutter contre toutes sortes d’ennemis… Mais la vie est un autre combat dont les armes sont non pas la force physique, non pas la force des richesses matérielles qui nous donnent lka folie des grandeurs, mais les forces mentales, psychologiques et l'intégrité morale qui sont en nous-mêmes.
C’est la capacité de l’amour pour les autres, c'est-à-dire la capacité d’aimer tout ce qui n’est pas soi-même, les autres humains, les animaux, les plantes et les choses, qui fait que l’homme soit en osmose avec les dieux, les esprits, la flore, la faune et avec soi-même.
«Quand aucun être ne pleure à cause de toi, quand nul autre espèce ne crie vers les dieux à cause du mal que tu leur as fait, alors les cieux s’ouvrent et te comblent de bienfaits…
« C’est ainsi qu’avant que les deux fenêtres de mon être se referment pour l’éternité, que ma lampe s’éteigne à jamais de ce monde pour enfin éclairer mon chemin vers les ombres éternelles, je voudrais laisser une image positive de ma personne afin de redorer le blason des rois Mambu.
« Un homme brave peut perdre tout son estime et sa fierté à cause d’une seule erreur. J’ai aussi remarqué que des personnes, dégoûtantes dans leur façon injuste d’être avec les autres, pouvaient être honorées par les dieux, les ancêtres, et les hommes à cause d’un seul acte de bravoure pour sauver leur peuple. Avant sa mort, sitôt qu’il s’en rend compte, en prend conscience, tout méchant homme a, s’il le veut, le temps de changer sa destinée pour le meilleur. Aucun de tous les maux que l’homme a infligés à ses semblables, ne restera impuni, certes. Il doit payer ici bas ce qu’il doit aux hommes, aux êtres et aux choses et dans l’au-delà ce qu’il doit au Dieu des dieux.
« Aussi ai-je pris la décision de me repentir devant vous, anciens, notables et sages du royaume Kongo, de tous les maux que j’ai faits aux hommes, aux esprits, aux dieux. C’est peut-être ce seul bon acte de ma vie qui me vaudrait, -qui sait ? -, le pardon des dieux, de mes ancêtres, de mon défunt père, de vous, sages et notables du royaume kongo et de tous les besi-kongo, afin de m’accorder les faveurs célestes qu’ils m’ont refusées depuis mon accession sur le trône de ce royaume.
« A vous donc la parole, nobles sages. Je vous écoute. »
* * *
Le roi frappa deux fois des mains à cinq reprises de façon intermittente. Il alla s’asseoir majestueusement. Un silence de plomb plana un moment sur l’assistance. Puis, des doux murmures fusèrent par ci et par là. Un autre notable, Mwakayoko, se leva et prit la parole. Il parlait et faisait des gestes discrets pour accompagner ses dires.
- Comme l’a dit tantôt mon vieux frère Luvwezo, vous avez bien parlé, mon seigneur. Mais, voyez-vous, très cher ami, non pas l’exercice du pouvoir, mais je voudrais dire, pour mieux m’exprimer, que l’expérience et l’âge ont assagi votre langue, donnant à vos mots l’expression qui sied à un roi de la trempe d’un royaume tel que celui de Kongo. J’aime ce vieux roi sage et expérimenté qui est là devant nous, que le jeune monarque qui faisait la honte de ses ancêtres, de son royaume et de ses sujets.
Le notable Mwakayoko était le seul dans la cour à pouvoir publiquement dire au roi, « ami ». Il était en effet son ami d’enfance. Ils avaient grandi ensemble. Mais quelques divergences de comportement avaient fait que les parents de Mwakayoko lui avaient interdit de fréquenté cet enfant gâté qu’était le jeune prince Mambu.
« J’admire le courage de votre décision, grand roi, poursuivit-il. Certes. Il est vrai que la reconnaissance de ses erreurs et faiblesses en publique est pour l’homme un acte de haute bravoure qui lui vaudrait le pardon du ciel. Mais en ce qui vous concerne, vous personnellement, mon seigneur, si vous aviez obéi aux exigences de votre père et aux conseils de sages du royaume à l’époque en changeant votre comportement quand vous étiez encore jeune, vous auriez pu peut-être éviter tout ceci. Soit ! C’est du passé. Nous n’allons plus revenir dessus. C’est pourquoi, moi personnellement, je voudrais savoir ce que vous attendez exactement de nous.
« Voilà des décennies que vous avez pris le pouvoir. Pendant tout ces temps, les dieux n’ont même pas été assez cléments envers vous pour vous pardonner vos erreurs de jeunesse et vous donner un descendant qui vous succède sur le trône comme ils l’avaient fait pour tous les rois qui vous ont précédé. Et même le seul neveu qui aurait pu prétendre à votre trône pour vous succéder, est mort foudroyé par le feu du ciel le jour où, malgré nos conseils, vous aviez voulu consulter cette vieille sorcière de la forêt du Mayumbe. Ne pensez-vous pas, mon ami Mambu, mon roi, que vous avez assez abusé de notre patience ? Et jusqu’à quand, seigneur, continuerez-vous à le faire ? Jusqu’à quand continuerez-vous à faire la honte de votre royaume ? Jusqu’à quand persévérez-vous à vautrer dans la boue l’honneur de votre peuple ?
« Vous nous convoquez. Avons-nous le choix de refuser ? Non. Nous avons tous répondu présents à votre appel ! Et vous nous demandez de réfléchir au problème qui vous assaille personnellement à cause de vos erreurs. Puisqu’il en va de notre royaume, c’est vrai. Pourriez-vous alors nous dire, noble roi de Kongo, quelles sont exactement ces erreurs. Comme ça, nous pourrions voir où le bât blesse et vous apporter une solution à la fois équitable et séante. Et après ? Qu’est-ce que vous ferez de nos conseils ?
« Une chose est d’être sage, mon seigneur. Oui, c’est une chose que d’acquérir la sagesse : mais vivre avec sagesse en est une autre. Au nom de notre amitié d’enfance, franchement, je ne voudrais pas essuyer la honte de la dernière grande palabre… Tout le monde peut trouver de l'or, mon seigneur. Mais encore faut-il bien le travailler, l'épurer et bien le vendre pour qu'il puisse vous enrichir..."
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Chapitre 4
LA LÉGENDE SORCIÈRE
Il y avait en effet dans la forêt de Mayumbe, au nord-est du royaume de Kongo, une vieille femme, toute vieille, noire comme du charbon et moche, maigre et ratatinée, qui vivait avec son fils unique. Ce dernier, ayant la corpulence d’un beau guerrier, devait avoir une trentaine d’années d’âge. La vieille pythie l’avait élevé toute seule dans le bois, loin des regards de tous. On se demandait toujours qui était son père. Beaucoup pensaient – et c’était la rumeur générale -, qu’il était fils des dieux. La vieille dame et son fils vivaient seuls isolés de tout, perdus en plein milieu de la vaste forêt. Ils n’avaient pas peur d’animaux sauvages. On disait qu’elle avait la protection des dieux et des esprits. Et même que c’est elle qui dominait sur eux et les commandait. Tous les villageois du royaume et des contrées voisines connaissaient l’existence de cette vieille sorcière dont la renommée était répandue dans tous l'univers.
Mais personne ne savait d’où était exactement cette dame aux pouvoirs magiques inimaginables. Certains pensaient même que c'était un esprit vengeur de la forêt. Tout le monde la redoutait. Elle ne pouvait passer inaperçue. Dès qu’elle pointait sa tête, c’était la bousculade. Sauve qui peut !
Elle et son enfant étaient rejetés de tous et ne pouvaient aller dans aucun village de tout le royaume de Kongo, ni de ceux avoisinants. Tout le monde avait peur d’eux et les chassait. Quand son fils était encore bébé, elle traînait partout, passant de village en village pour demander à manger, mais personne ne lui en donnait. Finalement, elle s’est résignée et est restée dans la forêt de Mayumbe. Mais personne ne savait et ne pouvait dire exactement où.
Il se racontait des histoires horribles à son sujet.
Elle serait, disait les uns, tombée du ciel dans la colère des esprits pour punir les hommes. Et cet enfant, sorcier lui aussi, les esprits malins et les dieux de la forêt le lui auraient donné afin de l’aider à exécuter ses sentences monstrueuses sur les hommes méchants et à exercer ses pouvoirs magiques. Il se faisait, parait-il, obéir des bêtes et parlait la langue des animaux.
Et pour cause, chaque fois que la vieille dame, son fils ou les deux passaient dans un village, un malheur s’y abattait.
Quand les gens avaient compris qu’ils étaient des protégés des dieux et envoyés des esprits, lorsqu’ils les voyaient, il les suppliaient de quitter le village et leur donnaient des offrandes. Mais la vieille refusait et leur répondait avec fierté qu’elle n’accepterait rien de qui que ce soit dans le Royaume de Kongo jusqu’à ce que « la lumière aurait éclairé les yeux du roi ».
Mais les gens ne comprenaient rien à ce qu’elle disait, la traitant parfois de folle, ni de quel roi il parlait.
Aussi dans certains coins du royaume, pour se protéger de ses sortilèges, le premier jour de la pleine lune, les gens venaient déposer à l’entrée de leurs villages des fruits de leurs récoltes, de la viande fraîche et des fruits secs. Et quand le lendemain matin, il n’y avait plus rien, ils savaient alors que la vieille dame avait agréé leurs offrandes et ils n’allaient arriver aucun malheur à leur village et même que les récoltes allaient être bonnes.
Aussi dans certains coins du royaume, pour se protéger de ses sortilèges, le premier jour de la pleine lune, les gens venaient déposer à l’entrée de leurs villages des fruits de leurs récoltes, de la viande fraîche et des fruits secs. Et quand le lendemain matin, il n’y avait plus rien, ils savaient alors que la vieille dame avait agréé leurs offrandes et ils n’allaient arriver aucun malheur à leur village et même que les récoltes allaient être bonnes.
En réalité, c’étaient les macaques, les babouins et les bêtes sauvages qui s’en chargeaient quand ils passaient par là. C’était aussi pour cela que, n’eut été la peur des chasseurs, les macaques et les babouins auraient volontiers habité avec les hommes.
Une femme du village Kungu prétendait l’avoir aperçue un matin rôdant autour du village. Tard dans la nuit, une pluie diluvienne s’abattit sur le village. Au matin, le puissant orage avait emporté tout ce village qui longeait le fleuve Nzadi. Hommes, femmes, enfants, bêtes et biens périrent dans cette catastrophe. Les quelques besi-kungus survivants reconstruisirent leur village sur la colline à plus d’une heure de marche, loin des regards du fleuve qui avait englouti les leurs.
Une fois encore, traversant le village de Kilemba-kintsié portant son enfant encore bébé sur le dos, les enfants de ce village le suivaient et se moquaient d’elle, lui criant des injures, des gros mots, devant leurs parents impassibles, la traitant de sale sorcière et lui lançant même des cailloux en soulevant la poussière derrière elle pour lui faire la honte.
Et bien, dès qu’elle disparut à l’horizon, en plein jour, alors qu’il n’y avait aucun nuage dans les ciels annonçant un quelconque orage, le dieu-soleil pointant au zénith, la foudre s’abattit sur eux dans un fracas épouvantable en laissant échapper une grosse fumée noire qu’on avait pu apercevoir de tous les coins du Royaume. Ces pauvres enfants moururent calcinés sur le champ. Il y avait une centaine d’enfants au total.
A cause de cette épisode des enfants de besi-kilembas, il y avait de cela plusieurs pluies déjà, le jeune roi Mambu, venant à peine de succéder à son père, avait publié un édit au sujet de la vieille sorcière, lui interdisant officiellement de sortir de sa forêt et de n’entrer dans aucun village du royaume de Kongo sous aucun prétexcte.
La vielle sorcière était à la fois réputée et crainte à cause de ses pouvoirs magiques et de la puissance présumée de sa magie. Bien que personne de tout le royaume ne savait vraiment pas de quoi était d’ailleurs faite sa magie et si ses pouvoirs de sorcière étaient vraiment réels, personne n’osait venir officiellement la consulter.
Il se racontait qu’elle avait des yeux perçants du grand hibou qui voyaient au loin, très loin, même dans le noir ardent. Quand des gens la cherchaient, si leurs têtes ne lui plaisaient pas, on racontait qu’elle les foudroyait avant même qu’ils n’arrivassent auprès d’elle.
L’épisode dramatique à laquelle faisait allusion le notable Mwakayoko, avait marqué tous les besi-kongos et les royaumes voisins. Voici ce qui s’était passé.
Pour asseoir sa puissance et son autorité dans son royaume et sa renommée dans les royaumes aux alentours, quelques pluies après qu’il eût lui-même publié l’édit qui interdisait la sorcière de sortir de sa forêt, le jeune roi Mambu qui avait la mémoire assez courte, pour l’on ne savait plus quel problème exactement, voulut en dernier recours consulter la vieille sorcière malgré les refus catégoriques de tous ses conseillers dont faisait d’ailleurs partie le vieux notable Mwakayoko.
La veille du jour où les guerriers devaient partir pour la forêt du Mayumbe à la recherche de la vieille magicienne, le roi tomba gravement malade. Mais aucun, de tous les sorciers de Kongo et du voisinage, ne put trouver la cause de sa maladie pour le soigner et enfin le guérir. Car longtemps avant la médecine des hommes blancs, les grands sorciers du royaume de Kongo avaient compris que toute maladie, physique, spirituelle ou psychosomatique, avait une origine, une cause. Dès qu’on en trouvait la cause, on était au moins sur la voie de pouvoir guérir la maladie.
Aussi le roi envoya-t-il des émissaires auprès de la vieille pour lui demander de venir au palais. Alors que tous les sorciers du royaume s’affairaient autour de sa majesté mourrant, cette dernière refusa de se présenter devant le roi et envoya lui dire que c’était au roi d’aller vers la lumière, que la lumière n’avait pas à venir à lui.
Les gens ne comprenant pas ce qu’elle avait dit, concluaient qu’elle était vraiment folle, qu’elle n’avait pas la tête sur elle.
Les gens ne comprenant pas ce qu’elle avait dit, concluaient qu’elle était vraiment folle, qu’elle n’avait pas la tête sur elle.
Courroucé de cette réponse méprisante, le roi envoya ses guerriers et la fit venir de force. Ses sbires la ramenèrent seule sans son fils, mains et pieds liés. Les cinq hommes robustes qui avaient exécuté l’ordre royal, l’avaient emmenée là devant le trône où le pauvre vieux avait les yeux obscurcis par la maladie et enflés par l’atrocité de la douleur qui l’empêchait la nuit de fermer l’oeil.
- Que veut un si grand et puissant roi à une si pauvre femme blessée et inconsolable, demanda-t-elle simplement au roi d’une voix aussi limpide, calme et posée.
Dès que le roi entendit cette voix, il écarquilla les yeux d’étonnement comme si la voix lui avait rappelé quelque chose de saisissant. Il resta un moment comme frappé de stupeur et d’aveuglement, puis perdit connaissance.
Le plus sage des notables, Luvwezo, croyant que le roi était mort, demanda à la garde royale de libérer illico la vieille sorcière de ses liens et de la laisser aller afin qu’elle regagne sa forêt. Il craignit que d’autres calamités s’abattissent sur le royaume.
Les femmes, qu'on appelait communément "les pleureuses" pour accompagner tout défunt, commencèrent déjà à entonner des chants et des oraisons funèbres. Aussitôt libérée, la sorcière sortit du palais et s’en alla retrouver son fils resté seul dans la forêt.
Quelques heures après, le roi reprit ses esprits et se rendit compte de sa guérison. Tout le palais fit dans la joie. Le roi n’était pas mort.
Mais le lendemain matin, le roi apprit une nouvelle dramatique. Il venait de perdre son neveu, le fils de sa soeur. Il était décédé dans son lit. Il n’était pas malade.
Selon le système patriarcal en vigueur dans tout le royaume de Kongo, le roi devait s’entourer de ses enfants et de ses neveux, fils de ses frères puisque leur père est de sang royal.
Car, c’étaient eux qui pouvaient avec la bénédiction du roi prétendre au trône, si jamais, il n’avait pas d’enfants.
Car, c’étaient eux qui pouvaient avec la bénédiction du roi prétendre au trône, si jamais, il n’avait pas d’enfants.
Comme le roi Mambu n’avait pas de frère, seulement une soeur, il s’était réservé le droit de prendre le fils aîné de sa soeur pour lui succéder au cas où lui-même n’aurait pas eu d’enfants dans l’avenir.
C’était pourquoi il pleurait à chaudes larmes comme s’il venait de perdre son propre fils. Ainsi, fort en colère, il jura que pendant tout son règne, qu’il ne chercherait plus à voir, ni à consulter la sorcière du Mayumbe. Il fit publier pour la deuxième fois la loi qui l’enfermait dans sa forêt.
Et depuis ce jour-là, – il y avait de cela trente pluies ou presque –, plus personne n’avait plus revu la vieille sorcière, ni son fils.
Et depuis ce jour-là, – il y avait de cela trente pluies ou presque –, plus personne n’avait plus revu la vieille sorcière, ni son fils.
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Chapitre 5
LE DEBAT SUITE
- Des tels propos, reprit le roi d’un ton aussi imposant que clame, empreint d’une certaine autorité, m’auraient fâché à une certaine époque. Mais vois-tu, ce temps là est révolu. L’heure est aujourd’hui à la réconciliation avec moi-même, à une prise de conscience collective de cette situation qui met notre royaume en péril. Sont-ce réellement mes erreurs à l’origine de cette situation ?
« Moi-même je le pense. Mais il ne s’agit pas céans de savoir ce que j’ai fait, puisque vous le savez, mon cher Mwakayoko, ni de savoir ce que j’attends de vous, moi personnellement. Mais…
Il se leva et balaya l’assistance de son regard…
« … vous devez vous poser la question de savoir ce que vous, vous pouvez faire, ce que vous, vous devez faire, ce que vous, vous allez faire pour assurer à vos enfants un roi qui fasse régner la paix dans ce royaume comme nous l’avions fait moi, mon père et tous les rois qui nous ont précédés. Un roi courageux et puissant qui fera que le peuple Kongo soit craint et respecté dans tout l’univers.
« La manière injuste et parfois cruelle que j’ai vécu ma jeunesse, m’accable assez pour que vous me le rappeliez encore après que j’eusse fait ma confession devant vous. Comment un enfant désobéissant apprendra la sagesse si vous lui rappelez jusqu’à son vieil âge ses désobéissances, ses erreurs et ses folies ? Et bien, il retombera dans sa folie, il retombera dans ses erreurs, en pensant que c’est là son destin. Si vous rabâchez à votre enfant tous les jours qu’il est nul, incapable, ne vous étonnez pas qu’il le soit vraiment dans l’avenir. Dites à votre enfant qui essaie de marcher qu'il va y arriver, qu'il marchera: et certainement, il marchera un jour pour votre joie.
« Je ne pense que pas que l’on puisse enseigner la sagesse à une jeunesse décadente, désobéissante qui fait amende honorable en reconnaissant publiquement ses fautes, en l’enfermant dans la prison de ses désobéissances. Alors là, chers amis, vous n’arriverez qu’à fabriquer des délinquants qualifiés pour la destruction de notre royaume.
« Voilà qui me prouve encore que cette vérité immuable que je voudrais partager avec vous, mes chers compatriotes. Sachez que dans chaque délinquance juvénile, il y aune délinquance sénile. La désobéissance des jeunes d’aujourd’hui n’est une copie conforme de nos désobéissances d’antan. Chaque jeunesse a son temps, ses réalités et ses fautes.
« Je suis un peu déçu quand même que, vous qui connaissiez cette situation depuis longtemps, vous n’ayez rien fait jusqu’à ce jour pour empêcher que l’on en arrive là.
« Soit ! Oublions un peu tout cela. Et attelons nous maintenant à trouver une solution pour sortir notre royaume de cette impasse. Par ailleurs, je vous serais très reconnaissant de ne jamais mentionner le nom ni la personne de la sorcière de Mayumbe…
- Je voudrais juste dire, mon roi, rétorqua humblement le sage Luvwezo, pour répondre à ce que vous venez de dire à l’instant. Si j’ai bien suivi vos paroles, vous disiez que vous êtes déçu de ce que, nous, notables de Kongo, nous connaissions la situation depuis longtemps, mais que nous n’avions rien fait pour empêcher cela.
« Vous n’êtes pas sans ignorer toutes les séances d’intercessions et toutes les palabres que tous les notables, les sorciers et les sages avions fait et faisons encore jusqu’aujourd’hui dans tous les villages, dans toutes les grandes villes, dans toutes les régions et même ici à Nsoso pour implorer les dieux, les esprits des ancêtres à voitre sujet. Des séances et des palabres auxquelles vous n’assistiez même jamais d’ailleurs alors que nous y débattions des journées et des nuits entières sur des questions qui intéressaient l’avenir notre royaume, de nos enfants, de notre peuple.
« Nous ne vous en tenons pas rigueur, noble roi, mais pour votre information, je vais vous dire que le but secret de ces séances, de ces palabres, c’était que nous prions entre autres sujets, pour que les dieux, les esprits de nos ancêtres touchent votre coeur, que vous preniez conscience de cette situation et que vous décidiez de réunir tous les notables, tous les sages et tous les sorciers comme vous l’avez fait aujourd’hui, afin que nous parlions. Voilà qui est fait. Nous en remercions d’ailleurs le ciel.
Le roi lève la main comme pour interrompre le vieux sage qui avait vu son geste et s’est arrêté de parler. Mais le roi s’est ravisé.
Le roi lève la main comme pour interrompre le vieux sage qui avait vu son geste et s’est arrêté de parler. Mais le roi s’est ravisé.
- Désolé, dit-il finalement d’un ton sans aucune conviction. Vous pouvez poursuivre, mon cher Luvwezo.
- … Ben, je laisse la parole aux autres, fit le vieux sage qui avait perdu le fil de ce qu’il disait. Après, je parlerai…
Il s’assit et but une bonne rasade de vin de palme qui lui fit pousser un bon gros rot pétaradant.
Un autre sage, plus jeune d’apparence, près de vingt ans de moins que le roi, se leva. Le roi acquiesça de la tête et s’avança vers le trône comme l’avait fait le sage Luvwezo.
- Je… Je ne me crois pas être aussi sage… ni… aussi expérimenté pour me tenir devant cette cour… et prendre la parole… surtout après notre aîné et le plus sage, le vieux Luvwezo pour qui j’ai… j’ai un grand estime… et un respect incommensurable, disait le jeune homme dans un bégaiement exprès pour donner plus de force et de crédibilité à son introduction et ainsi attirer l’attention des autres.
« Mon père Ntambani, - qu’il soit béni parmi nos ancêtres !- que vous aviez tous connu, ne m’a pas appris beaucoup. Les dieux ont pris son âme, j’avais cinq ans, je n’étais encore qu’un petit enfant. Et nous n’avions pas pu échanger ensemble.
« Mais la seule parole que m’a transmise ma mère, parole qu’il lui avait donné pour me la transmettre quand j’aurais l’âge de comprendre, la seule parole qui me guide dans mes choix et mes décisions, c’est celle-ci : Le chien qui ramène du gibier blessé à son maître, c’est celui qui suit le gibier blessé à la trace du sang jusqu’à l’endroit où il va tomber. »
« Et quand j’avais demandé à ma mère que cela signifiait ? Elle me dit : « Le jour où il t’arrivera un problème à cause de tes erreurs ou de celles des autres, cherche la solution à la trace de ton sang et de tes souffrances. Refais tes pas, rebrousse chemin, remonte le temps jusqu’à l’endroit où tu as fauté, jusqu’à l’endroit où tu t’es perdu. C’est là que se trouve la clé de tes soucis, la solution de tes problèmes !
« C’est vrai qu’au départ, je ne voyais pas les choses clairement, mais depuis que cette séance a été ouverte, je commence à saisir la profondeur des paroles de mon père et de ma mère. Je crois même que c’est pour des situations comme celle-ci que cette parole m’a été donnée.
« Majesté, j’ai entendu dire que dans votre jeunesse, vous aviez fait beaucoup du mal aux gens et donné du fil à retordre à votre défunt père, le puissant roi Mambu. Et là vous êtes entrain de nous dire que vous avez changé. Que vous changiez ? Chacun de nous ici présent l’a souhaité de plus profond de son coeur afin que l’ordre règne dans ce royaume. Mais étant donné que le changement de comportement ne signifie pas que les fautes passées sont effacées ni les erreurs sont réparées, les conséquences de vos erreurs, de vos fautes demeurent. Et comme la situation que nous vivons en est le fruit, pensez-vous que votre confession pourra apaiser les dieux et les esprits de nos ancêtres, les mânes protecteurs de nos âmes pour rétablir la paix et le bonheur du peuple Kongo ?
« Si le propre de toute jeunesse est de tout expérimenter par soi-même comme vous venez de le dire si bien, est-ce possible que nous essayions de voir méticuleusement par où vous êtes passé, ce que vous aviez fait, qui vous aviez offensé dans le passé pour comprendre notre malheur présent ? … O grand roi ! Je suis peu de chose devant votre grandeur. Si mes paroles paraissent irrespectueuses, je vous alors de pardonner à votre humble serviteur… J’ai parlé ! »
Le jeune notable alla s’asseoir après avoir fait une grande révérence devant le roi et la reine.
- C’est vrai, renchérit le roi tout de suite après que le jeune notable se fût assis. A vous entendre, mon fils, j’ai les eaux pleines les paupières.
« Figurez-vous, poursuivit-il en se retournant vers toute l’assemblée, que moi aussi je suis intimement convaincu que cette présente situation est consécutive à mes erreurs de jeunesse.
- Il faut dire que c’est une malédiction, rajoute le jeune notable. Appelons la chose par son nom.
- Je suis d’accord avec vous, dit le roi, puisque je n’avais pas le discernement des choses qu’impose l’âge que j’ai aujourd’hui…
- Quoique vous disiez, reprit un autre notable un peu plus âgé qui se leva et s’approcha du trône majestueusement, sans laisser au roi de finir sa phrase, ni attendre qu’on lui donne la parole, ô grand roi, le mot est peut-être trop fort, mais c’est la vérité. Nous vivons une malédiction par votre faute.
Sous les regards un peu étonnés des autres notables, le notable s’avance fièrement encore vers le trône. Le maître de cérémonie, le vieux sage Luvwezo, impuissant, voulut s’interposer : mais le roi, d’un geste un peu abattu, lui fit signe de le laisser parler. Il faut dire que, de tous les royaumes au coeur de l’Afrique, les besi-Kongos étaient des orateurs nés. Dès leur naissance, ils maniaient l’art de la parole comme jamais hommes n’avait parlé dans tout l’univers.
« Et… je ne crois pas, poursuivit-il, que l’on puisse donner la faute à l’âge, puisque, voyez-vous, mon roi, nos actes ne dépendent pas de l’âge, mais de l’homme que nous sommes, peu importe le temps que nous traversons : l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte ou la vieillesse. La jeunesse comme l’enfance sont des états d’esprit passagers qui animent nos corps dans le processus de son vieillissement.
« Ainsi donc, dès sa naissance jusqu’à sa vieillesse, c’est l’homme que nous devons blâmer, juger, condamner, peu importe son âge, si tant qu’il est en plein possession de ses facultés mentales. Si tant qu’il est normal et bien équilibré, l’homme doit répondre de ses fautes, de ses erreurs passées dans prescription de temps.
« En effet, avez-vous pensé, à ceux qui ont souffert et qui souffrent encore des maux que l’homme leur avait infligés ? Y avait-il prescription dans leur douleur ? Plusieurs mois, plusieurs années après leur supplice, les victimes de nos erreurs, de nos fautes en souffrent encore… Pourquoi alors, après des années, la loi impose-t-elle une prescription pour les actes de nos bourreaux, des nos assassins sans tenir compte des douleurs, des malheurs que les victimes vivent encore au travers le temps ?
« Avouons que c’est trop injuste. Si nous voulons un monde juste, il faut juger l’homme. Quand un enfant commet un meurtre prémédité à neuf ans, est-il considéré comme un assassin ou pas ? Je pense qu’il l’est et doit être considéré comme tel. Car le droit et la justice doivent être égaux pour tout homme, quelque soit son âge, sa condition sociale, et même son sexe…
- Papa Mpassi, je suis obligé de vous interrompre, coupa le notable Luvwezo, impassible, puisque vous débordez un peu du cadre de ce débat. Vos propos, bien que très justes, me paraissent hors contexte.
Non pas que cela fût comme il le disait « hors contexte », mais, bien que saisi par la pertinence des propos du sage Mpassi, le vieux sage lisait sur le visage du roi la honte que suscitaient les mots crus de son confrère et craignit que le roi, comme dans ses vilaines habitudes passées, ne perdît patience et piquât une de ses colères légendaires qui caractérisaient les sautes d’humeurs de son jeunes âge. Puisqu’il était plus important à ses yeux de ménager toutes les susceptibilités afin que ce débat allât jusqu’à atteindre le but que le conseil royal s’était fixé. Car trouver solution pour le bien et le salut de tout le royaume de Kongo était primordial.
- Au contraire, mon cher Luvwezo, poursuivit le sage Mpassi. Ne nous laissons pas bander les yeux comme le cocher met des oeillets sur les yeux de son cheval pour ne lui laisser voir que le petit chemin par où lui, il veut le faire aller. Mais, s’il faut bien débattre, ouvrons bien nos yeux pour voir où nous voulons aller, quelles sont les solutions qui se présentent à nous, quelles voies emprunter. C’est ainsi que nous pourrons voir clairement cette situation afin de proposer des solutions pertinentes. Sinon ce n’est pas la peine de débattre…
Le roi fit encore signe au sage Luvwezo de le laisser parler. Le vieux sage se remit en place.
- On veut nous faire croire que l’âge peut donner son sens à l’existence de l’homme, poursuit le sage Mpassi en essayent de convaincre les autres notables. Certes il est vrai qu’à un certain âge, nous comprenons mieux le sens de nos actes. Mais, mes chers collègues. L’âge ne justifie pas les actes de l’homme : mais c’est l’homme qui, vivant, traverse les âges en les ponctuant de ses faits et gestes. C’est l’homme qui dans l’évolution de son destin justifie son enfance, sa jeunesse, son adolescence, sa maturité et sa vieillesse au travers les différents actes qui jonchent son existence et qui en font un bel ou vil homme.
« La vie intemporelle traverse tous les êtres, toutes les formes d’êtres dans le cosmos. Mais l’existence est relative à la matière, elle est liée à un corps, à une forme d’être dans une dimension, un espace, un contexte, un temps ou des temps bien déterminés. Il y a d’ailleurs un sage homme des royaumes du nord qui disait qu’exister, c’était être quelque part dans une forme de vie bien déterminée, dans un endroit précis, dans un contexte défini. Quand l’existence d’un être finit sous cette forme, la vie, elle, continue dans sa forme originelle première toujours traversant les êtres et les choses, visibles ou invisibles. Ainsi l’homme se définit dans son existence, du début à la fin, et non dans la vie.
A moins que vous ne confondiez l’existence à la vie, et vice versa. Et c’est dans cet espace-temps existentiel que nous jugeons ses actes, et non en en prenant une partie où il était mieux ou mal loti, instruit ou inculte, enfant, jeune ou vieux… Si l’on considère la jeunesse pour justifier les actes de l’homme, on trouverait alors des circonstances atténuantes à tous les assassins, à tous les malfaiteurs, puisque, comprenez bien que faire du mal à l’autre, est aussi en soi un grave manque de maturité humaine comme l’est la jeunesse. Un homme mûr ne saurait du mal à l’autre, ni supporter voir faire du mal à un être vivant, puisqu’il ne peut faire du mal à soi-même, ni laisser les autres lui infliger ces atrocités qu’il insupporte…
« J’ai vu des petits enfants ou des jeunes gens prendre la parole, répondre sagement et raisonner savamment et avec brio des vieillards comme vient à peine de le faire devant nos yeux notre jeune confrère N’tambani. Ce jeune homme vient en effet de démontrer dans cette assemblée d’une part la véracité de mes propos et d’autre part, que votre axiome, grand roi, ne tient pas débout. Le propre de la jeunesse n’est donc pas d’expérimenter tout de son existence d’elle-même, mais d’écouter les conseils de ses aînés, de ses parents, des anciens, d’obéir à la loi, de bien étudier pour comprendre les choses de la vie pour savoir, découvrir comment les aborder… Dans son existence, et non dans la vie, la jeunesse est une période d'apprentissage où l’on demande à l’enfant, au jeune de l’attention, de l’obéissance à la Loi, aux conseils des adultes : car la liberté, la vraie liberté ne s’obtient que dans l’observance de la loi. Oui, mes chers confrères, nous sommes libres parce que nous obéissons à la loi, parce que nous respectons les institutions qui sont faites pour veiller à cela. Bref c'est parce que nous suivons les conseils de nos aînés, que nous jouissons de la liberté d'être là, de parler, de voyager, de faire tout ce que nous voulons dans le respect des autres et de leurs libertés.
« C’est à cause des propos comme les vôtres que nous voyons des jeunes gâcher leur existence, perdre leurs temps dans des violences inutiles, dans des ébats incontrôlés de l’ardeur folle de leur jeunesse et le regretter après pour le reste de leur existence comme vous le faites aujourd’hui, ô mon roi…
« J’ai aussi vu des vieillards respectueux chanceler et tomber dans des pièges les plus anodins comme des enfants naïfs et sans sagesse. J’en ai également vu prendre des décisions justes et nobles au moment opportun pour le salut de leur famille et de leur royaume… Ainsi, avec autorité, ils ont sagement conduit des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, dans leur bonheur intégral et leur pays dans une paix durable. Ce qui est important dans notre royaume aujourd’hui, c’est que vous ayez pris conscience de vos fautes, et que vous ayez fait pénitence devant cette assemblée.
Les autres notables qui étaient avant sceptiques au départ, regardaient alors le jeune homme avec admiration en oscillant la tête d’avant en arrière en guise d’approbation à cet éloquent discours.
- Pardonnez la longueur de mon intervention et mon impertinence, ô grand roi Mambu, poursuivit le jeune sage Mpassi… Mais la paix que vous avez instaurée, mon roi, est aujourd’hui remise en cause à cause de cela. Nous avons de nouveau peur des lendemains. Les royaumes voisins que nous avions su tenir à distance dans la crainte de la puissance de la dynastie Mambu, risquent de prendre leur revanche quand ils sauront que le nom des Mambu va être à jamais effacé de la face de la terre Kongo. Si nous n’obtenons pas d’héritier pour vous succéder, que deviendrons-nous, mon roi ? Que deviendront nos enfants ? Que deviendra ce royaume pour lequel nos ancêtres, nos parents, votre père et nous-même avons tant donné ? Dites-le moi, ô mon roi !
Il s’arrêta fatigué de parler et de tourna vers les autres notables…
« Dites-le moi, vous mes confrères, si vous le pouvez !
Un silence pesait dans l'assistance pendant que le jeune orateur reprenait sa place. Le roi reprit la parole après une longue réflexion.
- Est-ce que j’ai bien fait ou mal fait de me repentir devant vous, demanda le roi en se levant péniblement un peu agacé ? Ai-je tellement et horriblement sali dans le passé mon royaume que mon repentir ne saurait effacer les fautes de ma folie juvénile à vous yeux ? Où serait la clémence des dieux ? Seraient-ils aussi méchants que les hommes au point de me refuser leur pardon et ainsi condamner l’avenir de ce royaume ?
- Non, mon Seigneur, reprit le sage Mpassi pour le calmer, ce n’est pas ce que j’ai dit…
- D’après vous, poursuivit le roi comme s’il ne l’avait pas entendu, la reconnaissance de mes fautes ne suffirait pas à apaiser la colère des dieux pour ainsi obtenir leur clémence ?
- D’après vous, poursuivit le roi comme s’il ne l’avait pas entendu, la reconnaissance de mes fautes ne suffirait pas à apaiser la colère des dieux pour ainsi obtenir leur clémence ?
- Mon Seigneur, … aujourd’hui, il s’agit de prendre la décision de réparer vos fautes pour sortir de royaume de cette fange…
- Si vous avez la moindre idée de la décision que je dois prendre pour sauver ce royaume, dites-la moi…
- Je sais, répondit de façon pertinente le jeune sage un peu agacé lui aussi, qu’une faute, une erreur, une injustice doit être réparée aujourd’hui. Et même si cela devra se faire dans votre déshonneur, vous devez l’assumer, mon roi…
- Sachez, mes chers notables, que le fait que je manque d’héritier à cet âge pour me succéder, est déjà plus déshonorant que tout autre chose qui pourrait m’arriver sur cette terre…
- Dans ce cas, préparez-vous alors à abdiquer, préparez-vous à laisser un autre nom prendre votre trône, une autre famille prendre le pouvoir et la direction du royaume !
Toute l’assistance poussa un grand cri de déception et regarda le sage Mpassi avec stupéfaction. Sur cette dernière parole, le roi, impassible, se mit en colère, se leva et lâcha d’un ton énergique avec autorité.
- Je sais bien que ma force m’abandonne. Mais aussi longtemps que je serai vivant et que je porte encore le nom de Mambu, votre roi, descendant de tous les Mambu qui se sont assis sur ce trône, je ne permettrais à personne de me manquer du respect et d'insulter mon nom.
Il planait un silence lourd en ces moments que le roi lui-même rompit après avoir consulter le sage Luvwezo à qui il avait fait signe de s’approcher.
- Papa Mpassi, dit le roi en le désignant du doigt. Pour avoir manqué du respect à votre roi, que je n’entende plus votre voix dans cette cour !
- Mon seigneur, dit le jeune Mpassi en se tariant à genoux devant le trône, tête baissée. Si la liberté est une faveur que tu accordes à tout ce qui respectent la Loi, si la palabre est une discussion à laquelle tu as convié tous les notables dont je fais partie, pour discuter librement du sort de notre royaume afin de trouver une solution, veuillez mon roi accepter mon pardon...
Le notable Luvwezo fit signe aux deux gardes qui étaient à l’arrière de la salle de ne pas bouger. Ils voulaient venir empoigner le sage Mpassi et le conduire dehors. Quand le roi prononçait en général une telle parole contre un notable, cela voulait simplement dire que ni cet homme, ni sa descendance ne verra plus jamais le visage du roi et perdra tous ses privilèges de notable. Personne dans sa famille, si intelligente et brillante de sagesse fût-elle, ne pourrait plus jamais être autorisée à se présenter devant le roi, ni siéger dans le conseil de son village.
Et les deux gardes ne bougèrent pas d’une semelle. Le vieux sage vint devant le roi et lui fit une révérence.
- Grand roi, reprit le notable Luvwezo. Avec tout le respect que nous, tous les notables et sages ici réunis, nous vous devons, permettez-moi de m’opposer à ce qu’un seul d’entre nous soit banni de cette cour. Je ne suis pas d’accord avec la solution que propose le sage Mpassi. Mais ne vous en offusquez pas. Cela ne justifie pas son exclusion de la cour. Ne dit-on pas que plus grave est la situation, plus agitée est la palabre ? Puis-je vous parler personnellement ?
- Approchez, mon cher Luvwezo.
Le vieux notable s’approcha et lui glissa quelques mots dans l’oreille. Le roi approuva de la tête et le vieillard en regagnant sa place, s’arrêta devant les autres notables assis.
- Chers confrères, dit-il, nous devons envisager toutes les solutions possibles et les proposer librement devant la cour dans le calme et le respect dû à notre roi. Mais je voudrais vous rappeler à cette vénérable assemblée qu’il n’est aucunement question ici que le roi abdique, même s’il venait de mourir sans héritier, les dieux nous enverront un successeur sur le trône.
« Je sais, chers amis, que la gravité de la situation nous amène à défricher toutes les terres, à vater dans tous les sens et à chercher dans toutes les directions pour trouver une solution adéquate… mais gardons à l’esprit de parler de manière à faire avancer les débats. Ne profitons pas de la faiblesse des autres pour dire n’importe quoi qui déshonore cette assemblée… Merci, mes chers amis. J'ai parlé."
Vater, du verbe « vata » en kikongo, patois régional parlé dans la région du bas fleuve en République démocratique du Congo, veut dire « gratter le sol » comme la poule pour trouver quoi nourrir ses poussins.
- L’agitation d’une palabre, lance le jeune notable N’tambani d’un ton sérieux et sec, n’empêche pas les esprits fins et sagaces d’orienter leur barque de réflexions dans la bonne direction pour enrichir les débats.
- J’aimerais, rajouta le roi Mambu, que cela soit clair pour tout le monde. Le roi que je suis n’abdiquera jamais.
Un silence de marbre fit place à ces houleux instants. On aurait pu entendre voler une mouche. Puis le notable Mpaka, aussi vieux d’apparence que le sage Luvwezo, prit la parole. Il commença à parler en même temps qu’il se mettait debout et qu’il avançait devant la cour.
- Je ne vous demanderais pas d’abdiquer, vénérable seigneur, disait-il. Loin de là, rassurez-vous. Mais nous devons tout mettre à plat devant cette cour. Aussi quelque écart de langage peut nous être accordé avec votre autorisation, seigneur Mambu.
Une fois devant l’assistance, après une révérence au roi et à la reine, il se tourna vers les autres notables fièrement.
«Quel est le problème qui se présente à nous ? Le roi approche sa fin et il n’y a toujours pas d’héritier pouvant lui succéder sur le trône. Nous sommes donc convoqué dans cette cour pour donner des réponses aux différentes questions, à savoir : « pourquoi cela nous est-il arrivé ? qu'est-ce que nous devons faire pour solutionner cela? et qu'est-ce que nous devons faire pour que cela ne nous arrive plus?"
« Si nous analysons d’abord la situation, chers collègues, nous avons d’une part le roi qui n’a pas pu avoir d’enfant légitime ni de ses reines, à part la dernière, ni de ses concubines. D’autre part, il n’a pas de neveu qui peut prétendre au trône le cas échéant. Aucun des membres de sa famille éloignée ou proche n’a un enfant qui pourrait aussi revendiquer le trône. En somme, si notre roi venait à mourir ce soir, nous n’avons personne pour prendre sa place légitimement.
« Si nous analysons d’abord la situation, chers collègues, nous avons d’une part le roi qui n’a pas pu avoir d’enfant légitime ni de ses reines, à part la dernière, ni de ses concubines. D’autre part, il n’a pas de neveu qui peut prétendre au trône le cas échéant. Aucun des membres de sa famille éloignée ou proche n’a un enfant qui pourrait aussi revendiquer le trône. En somme, si notre roi venait à mourir ce soir, nous n’avons personne pour prendre sa place légitimement.
« Certes, le sage Mpassi nous a paru aller trop loin de ses dires tout à l’heure. Mais sans aller jusqu’à demander ce qu’il a exigé, lui, la démission du roi, ce qui veut dire en clair le changement des lois de succession royale, je veux simplement démontrer la rectitude de sa réflexion et de son analyse de la situation présente. Car nous n’avons rien à l’heure présente pour solutionner ce problème. Qui en effet pourra nous donner en une journée, en une semaine, en un mois un héritier au roi ? A moins que cet héritier, ce roi ignoré soit déjà quelque part, alors dans ce cas, supplions le ciel qu’il ait la clémence de nous l’envoyer ! Or ce n'est pas le cas...
Cette dernière parole suscita un rire dans l’assistance.
- Oui, mes chers confrères, poursuivit-il. Que nous reste-t-il à faire d’autres ? … Peut-être pourrons-nous changer la loi de succession royale pour permettre au roi d'intrôniser qui il veut pour sa succession…
- Et quelle autre loi allez-vous nous proposer, mon cher Mpaka, pour régler ce problème, demanda le sage Luvwezo ?
- En élargissant notre actuel système matriarcal jusqu’à vos soeurs et à vos nièces, non pas en faisant directement monter une femme sur le trône à votre place, mais provisoirement leur mari jusqu’à ce que la soeur ou la nièce lui donne un fils qui reprenne le trône sous le nom de Mambu… Puisque, voyez-vous, en faisant ainsi, l’enfant que donnera la nièce ou la soeur du roi, sera légitimement prince pour sa succession… Voilà ce que moi je propose et qui, je pense, pourra à court terme solutionner notre problème. J’ai parlé.
Il fit humblement sa révérence et alla s’asseoir avec les autres sages et notables qui le félicitaient de son brillant exposé. Dès qu’il se fit assis des acclamations fusèrent de partout. On pouvait entendre par ci « quelle sagesse ! », et par là « on se demande d’où il vient ces idées ! », ou encore « il n’y a que le sage Mpaka pour trouver des solutions aussi pertinentes et claires pour ce royaume en crise ! »
Certains même s’ils n’osaient pas le dire haut, souhaitaient l’abdication du roi. Ils trouvaient donc un intérêt à ce qu’il soit établi noir sur blanc et clairement que le roi n’avait pas d’autres solutions, puisqu’il ne pouvait en peu de temps avoir un héritier sur le trône. A moins que ce fut un miracle du ciel. Parmi les notables, d’autres espéraient même qu’un de leurs, le vieux notable Luvwezo, le doyen des sages de Kongo, devînt roi à la place du roi.
Ce n’est pas que le vieux sage Luvwezo fut le plus sage de tous, mais il avait la manière de traiter les autres, de les considérer, de proposer, de débattre, de diriger qui seyait à un grand roi. Mais il ne l’était pas. Ce pourquoi tous les rois avaient choisi jusqu’à ce jour la lignée des Luvwezo pour être conseillère auprès du roi.
- Merci, notable Mpaka, dit le roi d’une voix sans passion, pour cette brillante démonstration de sagesse. Mais les solutions que vous venez de nous proposer ne sont pas à l’ordre du jour.
Il eut du coup un long silence.
- Nous ne changerons pas, poursuivit le roi, nos lois, ni de système matriarcal. Aucune femme, fût-ce de façon temporaire, ne montera sur le trône de Kongo. Qu’il soit beau-frère u autre personne proche de la famille royale, aucun ne montera sur ce trône s'il n'est pas de la lignée royale selon nos lois actuelles de mon vivant. C'est alors que les royaumes voisins verront notre puissance et nous craindrons avec respect. Non. Cela ne se fera pas, mes chers compatriotes...
« N’y a-t-il pas parmi vous, ni voyant, ni sorcier qui puisse pénétrer les pensées des dieux et des esprits pour nous donner une solution juste à cette situation ? Où sont les mfumus d’antan qui, avec leur grande sagesse et leurs pouvoirs magiques, faisaient trembler tous les royaumes voisins du coeur de l’Afrique, du nord au sud des régions de l’Oubangui aux profondeurs des pays zoulous, et d’ouest à l’est des hautes montagnes blanches des régions des grands lacs aux écumes blanches des océans orientaux, jusqu’aux faîtes verdoyantes de la forêt du Mayumbe, jusqu’aux mines aurifères du pays de ngola?"
Le pays de « Ngola », sud-ouest de l’actuel Angola, partie intégrante du vaste royaume de Kongo qui regroupait l’actuel Angola, le Congo Français actuel et presque la région du bas fleuve et celle de Bandundu dans l’actuelle république démocratique du Congo. Le « ngola » était des cauris en d’autres terme, utilisé comme monnaie dans le royaume Kongo et dans les environs. Et c’est dans cette région là, au bord de la mer que l’on récoltait cette sorte de cauris appelé le « ngola ».
- Où sont passés ces sorciers redoutables qui d’un jeu de parole, dévoilaient les mystères de la vie et du destin à qui voulaient le savoir pour rectifier sa marche sur la terre des hommes ?
Les mots du roi résonnèrent dans la salle fortement comme amplifiés dans un silence de plomb où se mêlaient crainte, respect, colère, remords…
Les mots du roi résonnèrent dans la salle fortement comme amplifiés dans un silence de plomb où se mêlaient crainte, respect, colère, remords…
- Je crois, reprit le roi, que vous êtes fatigués de vos longs voyages. Je vous laisse vous reposer, puisqu’il se fait tard. La séance reprendra demain dans la matinée.
Le sage Luvwezo s’approcha du roi. Ce denier lui parla dans l’oreille et le vieux sage prit la parole pour dire :
- La séance est donc levée, chers confrères. Nous reprendrons demain dans le deuxième quart de la journée.
C'est-à-dire en milieu de la matinée.
- Gardes, conduisez les notables dans leurs logis.
Ainsi, le roi d’abord, puis la reine avec toute la suite des concubines royales derrière elle, quittèrent la salle du trône en empruntant le long couloir qui conduisait vers les chambres royales.
Tout le couloir était peint en blanc et décoré des motifs de chasse et des aspects de la vie quotidienne dans sa diversité.
Les notables sortirent à leur tour un à un accompagné du majordome qui devait le conduire dans ses appartements de peur qu’ils ne se perdissent dans les dédales des couloirs du vaste palais royal de N’soso. Le roi avait en effet un palais dans chaque royaume. Mais le plus grand de tous était celui de N’soso.
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Chapitre 6
NUITS BLANCHES AU PALAIS
Le roi s’enferma dans sa chambre. Il refusa toute nourriture et toute visite. Il ne permit même pas à la reine de passer la nuit avec lui dans sa suite. Pour lui, ce premier jour de débats était un échec. Il pensait pouvoir trouver la solution qu’il attendait, mais, bien qu'au fond de lui, leur attitude et leurs discours étaient justifiées, aucun de tous ses notables, sorciers et sages ne put lui donner une solution juste et pertinente. Toute la nuit, il ne put fermer l’oeil.
Il pleura sous les yeux de la déesse-lune et des étoiles qui l’accompagnaient dans la vaste voie voûte ténébreuse de l’infinie. C’était la honte pour lui et pour tout le royaume, et surtout pour toute la dynastie des Mambu.
Il pleura à chaudes larmes toute la nuit comme jamais aucun roi ne l’avait fait avant lui. Des soubresauts de sanglots s’échappaient du noir de ses appartements. Seul dans l’ombre, en secret, face à lui-même, confronté à ses propres erreurs de jeunesse, le vieux monarque implorait les dieux et invoquait les esprits, les mânes des ancêtres et des anciens pour qu’ils lui accordassent la faveur d’avoir un fils.
« O mes ancêtres, pouvait-on à peine entendre de ses discrets chuchotements, répondez-moi, vous de qui je tiens ce grand et redoutable nom ! Et vous, les dieux qu’ont servi mes ancêtres, soyez cléments à mon égard. Je sais que je n’avais pas été un fils docile et obéissant pour mon père, même quand il voulait me bénir avant sa mort, je n’avais pas été là. Mes priorités étaient ailleurs dans des bêtises, des actes qui n’en valent pas la peine. Je regrette aujourd’hui et je m’en repends. Je m’agenouille devant vous et me repends de toutes mes erreurs. Ayez pitié de moi et accordez-moi votre faveur, ô dieux des cieux ! Accordez-moi un fils pour assurer la pérennité de mon nom et un successeur sur mon trône… »
C’est ainsi que le roi avait imploré et prié toute la nuit jusqu’au petit matin. Sa tunique était trempée de larmes.
* * *
De son côté, aussi seule dans son coin cette nuit là à la demande du roi, la reine n’arrivait pas non plus à fermer l’oeil, le sommeil ayant déserté les seuils de ses paupières.
C'était pour elle une sorte de malédiction de se retrouver en plein milieu d'une palabre où elle avait rien à faire. Au lieu d'être ailleurs comme toutes les jeunes filles de son âge et profiter de sa jeunesse.
Le fait que le roi n’eut pas d’enfant pour lui succéder était aussi une honte pour sa beauté, sa féminité et sa jeunesse. Qu’aurait servi à une reine d’être la plus belle en terre Kongo, si elle n’était pas capable de donner à son roi un enfant mâle qui puisse relever son nom ? Aussi voulait-elle malgré elle aller avec le roi ce soir là pour accomplir la première fois son devoir d'épouse et de reine. Mais le vieux monarque, touché, meurtri par tout ce qu'il avait entendu de la soirée, ne voulut pas et la renvoya dans ses appartements.
Elle ne comprenait plus rien et se sentait incapable. Devant cette incapacité, elle se sentait surtout impuissante. Bien qu’elle n’avait jamais aimé ce mariage avec le roi Mambu, bien que cela fut arrangé et forcé par sa famille, elle commençait maintenant à avoir de la compassion pour le vieux monarque. Mais que pouvait-elle faire pour l'aider, pour aider son royaume, pour aider son peuple à retrouver le sourire?
Allongée sur son lit en bois d’ébène sculpté de fins motifs des feuillages et les yeux rivés sur le chaume au plafond, elle voyait défiler devant elle le film de sa jeunesse, quand elle n’était encore qu’une jeune fille vierge et innocente à la beauté magique et pleine d’optimisme.
Elle était enviée de toutes les filles de sa génération dans son village. Son père espérait la marier à une personne de sang royal, mais elle-même n’avait que des rêves simples comme toute jeune fille : un prince charmant qui lui aurait fait plein d’enfants.
Dans les bras de ce vieux monarque maudit par les cieux, elle était loin de voir la réalisation de ses rêves d’enfance. Car, bien que toutes les filles de sa génération lui enviassent encore sa position de première dame du royaume, le fait d’être l’épouse du roi Mambu ne lui disait rien qui valût.
Mais elle était parfois bizarrement saisie par une sorte de culpabilité au plus profond d’elle. D’une part, elle avait comme l’impression que le roi qu’il devait épouser n’était pas celui-là, comme si son vrai roi était quelque part. Elle était comme toujours en attente du prince charmant qui remplissait les rêves de son enfance, pour la sortir de ce cauchemar. Il y a même des moments qu’elle croyait rêver. Mais sa situation était bien réelle. Elle était bien la reine, femme du roi Mambu, première dame du royaume de Kongo. Elle devait donc avoir une attitude irréprochable, digne d'une reine de Kongo.
Bien sûr comme toute femme kongo, elle ne rêvait que d’être la femme d’un homme, qui qu’il soit, d’avoir beaucoup d’enfants afin de lui assurer une lignée et perpétuer son nom. Le premier rôle d’une femme, n’était-il pas de procréer ? Il y avait même un dicton qui lui vint dans la tête à l’instant même qui disait : « Si tu sèmes dans la terre, tu récolteras des fruits, tu en mangeras et tu auras encore faim : mais si tu sèmes dans la femme, bonheur, honneur et paix te seront assurés pour toujours. Car qui sait si tu en récolteras un roi ! »
D’ailleurs tous les pères, pour encourager leurs fils à se marier, leur disaient ce proverbe. C’était une arme imparable. C’était à partir de là qu’une bonne mère pouvait par exemple dire symboliquement à sa fille pour l’encourager d'accepter tel ou tel autre homme qui venait demander sa main : «Ma fille, fais-lui un roi ! »
C’était devenu aussi un proverbe. « Fais lui un roi », voulait simplement dire, dans la tête de tout peuple de Kongo et dans les royaumes voisins, « épouse-le ! », « accepte de devenir sa femme !», ou mieux « accepte d’être la terre fertile dans laquelle il déposera sa semence ! »
Cette dernière expression, trop crue et trop directe, n’était pas couramment utilisée dans le langage très imagé et poétique du peuple Kongo. Dans leur langage, il y avait toujours une nuance, une image pour dire quelque chose de manière plus acceptable sans froisser les susceptibilités.
Toutes ces expressions qui, à la fois drôles et pleines de sens, ponctuaient la vie sociale des jeunes au royaume de Kongo, étaient d’une richesse linguistique immense. Elles les aidaient sinon à trouver leurs chemins dans la puberté, du moins à faire le bon choix avec l’aide de leurs aînés. Tout cela passait dans sa tête en caressant sa mémoire de jeune fille.
* * *
La petite Unkuna était une très belle jeune fille. L’une des plus belles, si pas la plus belle, de Kungu, son village qui se trouvait aux abords du fleuve Nzadi qui avait été frappé par une pluie diluvienne selon le sort qu’avait jeté, racontait-on, la sorcière de Mayumbe.
Et comme cela se faisait de coutume, dès la naissance, les filles avaient plusieurs prétendants.
C’étaient les parents qui, connaissant la famille, venaient demander la fillette en mariage pour leurs jeunes garçons. Si le père du bébé était d’accord, la belle famille versait la dot. La fille en fait n’avait rien à dire. Tout se décidait à son insu pendant qu’elle était encore bébé.
Dès qu’elle était en âge de comprendre, environs six ans, elle faisait connaissance de son mari dans un jour programmé où la famille du jeune homme venait solennellement rendre visite à la belle famille afin de présenter leur garçon à sa future femme et vice versa. En grandissant, ils apprenaient à le connaître et la mère initiait sa fille à sa future vie. Ainsi dès que la fille avait vu la première goutte de sang de sa vie de femme, c'est-à-dire après l'initiation qui suivait ses premières menstruations, la famille organisait une grande fête de mariage où la belle famille venait la chercher pour gagner la case de son mari. Les sages et les notables du village ou de la région étaient conviés à ces grandioses épousailles qui faisaient la fierté des deux familles.
Mais, vu la grande beauté de sa fille, le père de la petite Nkuna avait destiné sa fille à être une reine. Il ne savait pas de quel royaume, mais il avait décidé comme ça. Tous les prétendants qui venaient, avaient essuyé un refus catégorique de la part de son père.
- C’est, disait-il, un roi qui épousera ma fille. Personne d’autre.
Cette parole, engageant toute la destinée royale de la belle petite Nkuna, empêchait d’autres parents à venir demander sa main.
La fille grandissait et prenait des formes qui la rendaient encore plus belle. La renommée de sa beauté atteignit toutes les frontières du royaume Kongo et des environs. Et comme on pouvait s’y attendre, les rumeurs arrivèrent aux oreilles du roi. Ce dernier, friand de la bonne chaire vierge, sauta sur l’occasion et envoya ses émissaires au village de Nsoso s’en quérir de la beauté de la jeune fille.
Ses ambassadeurs ayant attesté la rareté de sa beauté, le roi combla la famille Nkuna de dons et des faveurs afin que la jeune fille grandît comme une princesse jusqu’au jour où il serait venu la chercher pour l’épouser officiellement.
Ainsi la jeune Nkuna vécut une jeunesse assez particulière. Elle ne manquait de rien. Malgré elle, ses désirs étaient des ordres. Malgré elle, parce qu’elle recevait de sa mère, une grande dame, une éducation simple comme toutes les jeunes filles dans le respect des autres, dans cette simplicité, cette réserve, cette humilité qui caractérisait toutes les femmes du royaume. Elle avait un grand coeur et était toujours prête à rendre service.
Comme elle grandissait, le roi craignit qu’elle fût l’objet de tentation des autres jeunes de sa génération. Il donna instruction de limiter ses libertés de mouvement.
C’était à la rivière, au marigot ou au bord du fleuve Nzadi que les jeunes filles du village de Nsoso prenaient leur bain en groupe ou avec leurs petits frères après avoir lavé leurs jupettes ou leurs bustiers en raffia. C’était là sous les regards attentifs de leurs mères qu’elles s’éclataient, qu’elles riaient ou qu’elles se racontaient leurs petites histoires entre filles dans l’innocence de leur virginité.
C’était dans les champs en travaillant la terre avec leurs mères ou avec d’autres femmes adultes, en faisant leurs récoltes qu’elles se découvraient et pouvaient mieux se connaître, connaître leurs destins de femmes en partageant leurs expériences d'autres jeunes filles ou en parlant avec celles qui étaient plus expérimentées… Elle n’avait pas eu l’occasion de connaître, d’expérimenter ces joies anodines, ô combien importantes dans la vie d’une jeune fille !
C’était dans les champs en travaillant la terre avec leurs mères ou avec d’autres femmes adultes, en faisant leurs récoltes qu’elles se découvraient et pouvaient mieux se connaître, connaître leurs destins de femmes en partageant leurs expériences d'autres jeunes filles ou en parlant avec celles qui étaient plus expérimentées… Elle n’avait pas eu l’occasion de connaître, d’expérimenter ces joies anodines, ô combien importantes dans la vie d’une jeune fille !
Elle ne pouvait désormais plus jouer avec ses amies comme toutes les jeunes filles de son âge, non plus descendre toute seule à la rivière comme certaines filles courageuses pour aller chercher de l’eau pour leur mère. Il lui était interdit d'exécuter les grosses tâches. Une dame déléguée par le roi devait l’accompagner dans tous ses déplacements pour veiller sur elle dans toute chose, même les plus petites.
Avec cette vieille dame, la vie était devenue insupportable. C’était à chaque fois « une reine ne dit pas ceci », « une reine ne fait pas cela », « pour être une bonne reine, il faut ceci », « pour être une reine digne de ce nom, il faut cela »… Rien de ce qu’elle pouvait faire de sa propre initiative n’était bon. Parfois elle avait envie de se sauver et d'aller loin où elle pouvait vivre sa vie à sa guise.
A la fin, c’était soûlant. Parfois, la pauvre se réfugiait dans les bras de sa mère pour pleurer parce qu’elle avait envie de voir ses copines et que cela lui était interdit. Sa mère même ne pouvait pas intervenir, puisque le père le voyait d’un mauvais oeil et disait que le roi avait le droit de préparer sa reine à sa façon pour sa future vie au palais à Nsoso. Il ne fallait pas qu’elle se mélangeât avec les autres filles parce qu’elle, lui rabâchait la vielle dame, elle était la reine de Kongo.
Les gens pervers et méchants pensaient que les autres étaient aussi pervers et méchants qu’eux au point de s’en méfier, de les regarder tous les jours d’un oeil suspicieux : c’était d’eux-mêmes qu’ils devaient se méfier. Soit ! Passons.
Le monde a été inversé. Les choses nobles sont considérées comme viles et les viles trônent à la place des nobles. Et nul ne dit : à bas le fourbe ! Vive le juste, même s’il n’y en avait qu’un seul !
La même vieille dame qui avait veillé sur elle dans son village, veillait encore sur elle au palais. Elle entra dans la chambre. Cette intrusion fit sortir un moment la reine de ses rêveries. Elle s’approcha et lui demanda si elle avait besoin de quelque chose.
La jeune reine, allongée, lui fit signe d’un geste de la main qu’elle n’avait besoin de rien.
- J’ai besoin d’être seule, mama Sunda, dit-elle d’une petite voix. Je ne veux être dérangée sous aucun prétexte.
- Mais vous pleurez, ma reine ? Qu’est-ce que vous avez ? Vous êtes malade ?
- Non, mama Sunda. Pouvez-vous me laisser seule, s’il vous plaît ?
- D’accord. Mais si c’est cette palabre qui vous fait de la peine, cessez de pleurnicher, ma reine. Vous allez vous faire du mal pour rien. Cette histoire, est un problème d’homme…
- Est-ce aussi un problème d’homme que d’être une femme et de ne pouvoir donner à son mari un héritier ? C'est aussi mon problème, ,mama Sunda. Veuillez me laisser seule, s'il vous plaît...
La vieille dame s’approcha et s’assit sur le bord du lit de la reine. Elle lui prit la main.
- Comme je vous comprends, ma fille. C’est vrai que ce n’est pas facile d’être à votre place et de vivre ce que vous vivez. Mais ne vous culpabilisez pas. C’est le roi qui a un problème, pas vous.
- Et pourquoi ne veut-il pas m’approcher pour qu’enfin je lui donne l’enfant qu’il veut ?
- Ma fille. Vous venez à peine d’arriver au palais. Ne vous impatientez pas. Le roi veut d’abord trouver solution à sa malédiction avant de se décider à vous approcher. C’est pour cette raison qu’il ne vous pas encore approché depuis que vous êtes dans ce palais.
- C’est vrai que le roi Mambu est maudit ?
- C’est vrai que le roi Mambu est maudit ?
- Maudit, murmura la vieille dame du bout de ses lèvres, les regards lointains ? Je pense que c’est même plus grave qu’être maudit. Les dieux et les ancêtres l’ont désavoué… Mais vous feriez mieux de vous reposer, ma reine… Ne vous occupez pas de ces questions. Quand les hommes les auront solutionnées pour le bien du royaume, alors le vent des cieux viendra semer dans votre parterre le prince des esprits et vous lui donnerez le prince de vos rêves. Maintenant, vous pouvez dormir en paix…
Quand la vieille dame avait pronconcé les mots "prince des esprits", les eyux de la reine s'écarquillèrent. Mais cacha son émotion pour cette vieille ne l'assaille encore des questions...
- Bien. Alors, laissez-moi, dit-elle comme si rien n'était. J’ai envie de rester un peu seule. Ne vous inquiétez pas pour moi. Je suivrai vos conseils, mama Sunda.
- Je compte bien, ma fille. Il faut vous reposer maintenant.
- Merci, mama Sunda.
Elle sortit à reculons sur le bout des pieds.
Alors que le roi, fatigué d’avoir versé des larmes toute la soirée, finit par s’endormir d’un sommeil très profond mais somme toute agité, dès que mama Sunda fut dehors, la jeune reine qui de son côté n’était toujours pas arrivée à fermer l’oeil, descendit vite de son lit et se pencha pour bien voir en dessous. Elle mit la main sur une sorte de grosse caisse qu’elle tira vers elle. Elle l’ouvrit aussitôt. A l’intérieur se trouvaient plusieurs petits objets. Bien au fond de la caisse, se trouvait une pochette fermée avec une ficelle, d’où elle sorti un collier. Dans le noir, on ne pouvait pas bien distinguer la couleur exacte des pierres précieuses, mais elles étincelaient sous la faible lueur de lune.
Alors que le roi, fatigué d’avoir versé des larmes toute la soirée, finit par s’endormir d’un sommeil très profond mais somme toute agité, dès que mama Sunda fut dehors, la jeune reine qui de son côté n’était toujours pas arrivée à fermer l’oeil, descendit vite de son lit et se pencha pour bien voir en dessous. Elle mit la main sur une sorte de grosse caisse qu’elle tira vers elle. Elle l’ouvrit aussitôt. A l’intérieur se trouvaient plusieurs petits objets. Bien au fond de la caisse, se trouvait une pochette fermée avec une ficelle, d’où elle sorti un collier. Dans le noir, on ne pouvait pas bien distinguer la couleur exacte des pierres précieuses, mais elles étincelaient sous la faible lueur de lune.
- Le vent des esprits, le prince des esprits, le prince de mes rêves, se répétait-elle en cloche dans sa tête. Elle a dit que je donnerai au prince des esprits le prince de mes rêves… Le prince de mes rêves…
Ces simples mots qu’avait prononcé mama Sunda, avaient perturbé l’esprit de la reine Nkuna qui ne savaient plus où poser sa tête.
Le vent des esprits ». Le prince des esprits. Le prince de ses rêves !
Un secret à la fois lourd et merveilleux qu’elle gardait au plus profond de son intimité et qu’elle avait essayé depuis un certain temps de refouler, ressurgit avec force de tout son être.
- Je ne sais même pas s’il est réel ou si ce n’était qu’un rêve, pensait-elle. Je ne sais même pas où il est en ces moments…
Elle prit le collier, le regarda un moment, le prit et le mit sur son cou. Elle alla s’allonger sur sa couche.
- Si les dieux pouvaient faire en sorte qu’il vienne à mon secours, se priait-elle, qu’il vienne me sauver de ce maudit palais comme il m’avait sauvé dans la forêt…
Elle repensait encore à sa jeunesse. Elle regrettait qu’on la lui eût volée. Alors qu’elle apprenait les bonnes manières du palais, les petites filles, ses copines, jouaient dehors dans la grande place du village avec les petits garçons de leur âge. Les fillettes du village avaient finalement peur de jouer avec elle : car elle était la future reine, la future femme du roi. Malheur à celle ou à celui qui par mégarde lui aurait fait le moindre mal.
Ainsi dès qu’elle fut en âge nubile pour les femmes, le roi la demanda au palais. Et elle ne revit plus ni son village, ni ses camarades, ni son père, ni sa mère. Elle était fille unique.
Arrivée au palais à Nsoso en grande pompe, elle fut tout de suite intronisée comme la « reine de Kongo » et « première épouse du roi ». En réalité, elle n’était pas la première femme du roi. La première femme du roi qu’on appelait « mama kulutu », était dans l’ombre. Mama kulutu : la mère aînée, littéralement. Les concubines du roi l’appelaient « la grande reine » par rapport à la petite reine, c'est-à-dire la dernière.
Elle ne portait ce titre qu’à cause de sa beauté et aussi parce que le roi la préférait de toutes les autres. C’était elle qu’il exhibait aux yeux de tous avec fierté, tellement que sa beauté était renommée. Elle s’asseyait toujours à sa droite et l’accompagnait partout.
Elle ne se souvenait pas avoir connu les petits garçons de son âge. Ses cousins, elle n’avait pu les voir que deux ou trois fois dans son enfance. Elle ne s’en rappelait même pas. Comme les cousins pouvaient aussi demander la main de leur cousine par le biais de leur père, c'est-à-dire qu’un père pouvait bien prendre la fille de sa soeur proche ou lointaine pour son fils, le roi avait interdit au père d’amener la petite Nkuna quand ils allaient voir leurs familles.
N’ayant pas de frère, elle ne savait pas vraiment ce qu’était un garçon.
Si. Elle savait ce qu’était un homme. Elle savait ce qu’était un roi. Elle savait ce qu’était un prince. Ce n’était celui qui l’avait épousée, ni celui avec lequel elle vivait, non plus celui qu’elle voyait le long des journées assis sur son trône.
Le souvenir magique qui hantait son esprit en cet instant précis était celui d’un garçon extraordinaire : le prince de ses rêves.
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Chapitre 7
LE PRINCE DE SES REVES
Quand elle avait douze pluies d’âge, elle avait fait une rencontre dans la forêt. Une rencontre qui l’avait profondément marquée et qui allait bouleversé toute sa vie si son père ne l’avait pas bêtement promise au roi.
Cela arriva le jour même où elle devait quitter sa famille et partir pour le palais rejoindre son mari, le roi Mambu. Elle ne voulait pas y aller. Et elle aurait tout donné pour que cela ne se fît pas. Hélas ! Elle n’avait pas de choix.
Ses parents, surtout sa mère qui comprenait le désarroi de sa fille unique, insistèrent parce que le roi l’aurait pris pour un affront à cause de son âge avancé ou soupçonné un quelconque adultère. Et cela allait avoir des conséquences dramatiques pour toute la famille. Pour la fille indigne et adultère d’abord, puis pour la mère, mauvaise éducatrice, enfin pour le père irresponsable. IL les aurait tous bannis du royaume après les avoir durement châtiés tous sans exception.
* * *
Car il était connu de touts les royaumes, de toutes les contrées qu’une femme promise depuis son enfance à quelqu’un, ne pouvait plus refuser pour quelque raison que ce soit d’aller rejoindre son mari, le jour où ce dernier l’aurait décidé. Seule la mort, une mort naturelle ou accidentelle pouvait l’en dissuader.
Il ne fallait même pas envisager un mort par suicide puisque jamais fille de Kongo ne s’était donnée la mort pour fuir son destin d’épouse malgré tout. Quand ce temps là arrivait en général, toute femme assumait fièrement son destin jusqu’au bout.
Il ne fallait même pas envisager un mort par suicide puisque jamais fille de Kongo ne s’était donnée la mort pour fuir son destin d’épouse malgré tout. Quand ce temps là arrivait en général, toute femme assumait fièrement son destin jusqu’au bout.
Mais avant ce jour là, s’ils avaient trouvé une quelconque raison valable pour ne plus le faire, les parents pouvaient refuser de donner leur fille en mariage à un garçon. Cela arrivait quand ils découvraient que le garçon ou sa famille avait acquis une mauvaise réputation suite à un acte contraire à la bienséance au village ou portant atteinte à l’intégrité ou aux lois du royaume, vol ou meurtre ou autres actes graves.
Dans ce cas là, ils ne devaient même pas restituer la dot à l’autre famille. Mais s’ils n’avaient pas de raison valable, que le père changeait simplement d’avis, il devait avant le jour du mariage, restituer à l’autre famille avec l’accord de sa fille l’intégralité de la dot plus de dommage et des intérêts. C’est le seul cas, la seule situation où l’avis de la fille était demandé. Car après le jour du mariage, c’était trop tard.
Mais il arrivait que les deux familles s’entendissent pour ne pas avoir de longs mois de palabre inutile. Dans le cas où il y avait un nouveau prétendant, c’est le nouveau prétendant qui restituait à l’autre famille l’intégralité des frais et des dommages divers.
Le fiancé et la fiancée pouvaient se voir librement à l’insu ou au su de deux familles. Si ils couchaient ensemble avant la date du mariage, ce n’était pas du tout grave, puisqu’ils étaient fiancés. Mais si cela arrivait avant l’âge de la puberté de la fille, qui tombaient entre dix et douze pluies, le garçon devait en plus de la dot verser un plus supplémentaire à sa belle famille en réparation de ce petit incident et surtout par respect parce qu’il ne leur avait pas laissé le temps de lui préparer sa femme.
En conséquence, quelque mauvais que fût le comportement de la fille dans son foyer ou dans sa belle famille, le garçon ne pouvait pas la répudier : il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même pour n’avoir pas laissé à la belle famille le temps de lui former une femme mûre.
Tous les jeunes garçons qui voulaient précipiter la venue de leur femme et les jeunes fiancés qui trouvaient ce temps d’attente trop long, agissaient ainsi.
Mais il était formellement interdit à un garçon de connaître une jeune promise à un autre. A moins qu’elle fût renvoyée ou qu’à la dernière minute le prétendant eut changé d’avis et versé une forte somme de ngola en réparation du préjudice causé.
Les jeunes qui commettaient l’adultère, c'est-à-dire, coucher avec une fille promise à un autre, étaient décapités au même titre qu’un voleur, qu’un violeur qu’un assassin. Si ce n’était pas un cas de viol avéré et qu’il semble que la fille était consentante, les deux devaient subir la décapitation.
Cela n’était pas arrivé souvent dans le royaume Kongo. Car les jeunes étaient très sages en général et respectueux des coutumes, des us et des lois établis pour le bien de toute la communauté.
Dans les rares cas que l’on pouvait compter sur toute l’étendue du royaume, les couples coupables pour avoir bravé l’interdit, avaient d’eux-mêmes quitté les le pays pour se réfugier dans les lointaines contrées pour vivre leur amour librement.
* * *
La petite reine essayait de réunir dans sa tête tous ces souvenirs encore frais dans sa tête.
Avant qu’une fille à peine mariée allât dans sa belle famille pour rejoindre son mari, la coutume exigeait qu’avant le jour du départ, on laissât à la jeune fille au moins une journée entière pour faire ses adieux à son village – si elle était de village différent -, à ses amies et camarades d’enfance, à sa famille et à tous ceux qui l’avaient connue.
Elle devait gagner sa nouvelle case dans la nuit. Ainsi le lendemain matin, le soleil en se levant la trouvait chez elle. C’était un bon signe, une bénédiction pour amorcer sa nouvelle. N’ayant pas d’amies, ni de camarades d’enfance, elle n’avait vraiment pas grand monde à qui elle devait faire ses adieux.
Le seul endroit que la jeune Nkuna voulait revoir ce jour-là avant son départ définitif pour le palais royal à Nsoso, c’était la chute d’eau à l’amont de la rivière qui coulait des hautes montagnes aux cimes blanchies qui longeaient la lisière de la forêt du Mayumbe. La ville de Kungu était en effet très proche de la région du Mayumbe. Les Kungus et les Yombes étaient des proches parents. De part et d’autres de la frontière régionale, il y avait des familles.
La région de Kungu était réputée parce que la plupart les Mambu venaient de là. C’était aussi le Kungu qui avait donné son nom au royaume tout entier. D’où le proverbe dans l’ancien patois parlé en terre Kongo : « Besi-kungu baké Kongos, les besi-kongo bakani kungu ».
Ce qui signifiait littéralement que tous ceux de Kungus sont fils du royaume Kongo, mais tous ceux du royaume de Kongo, ne sont pas de Kungus. Mais le proverbe disait en vérité que ce sont ceux de Kungu qui faisaient le royaume Kongo, mais tous ceux du royaume de Kongo ne venaient pas de Kungu. Aussi, était-ce important pour le roi Mambu d’avoir une reine issue du village de ses ancêtres.
Elle avait eu l’occasion de voir cette chute quand elle avait cinq ans. Elle était venue avec sa mère puiser de l’eau. Les femmes aussi étaient là avec leurs filles qu’elle ne pouvait pas vraiment approcher. C’est plus la beauté de l’endroit qu’elle avait gardé en souvenir qui l’avait envie de revoir. Seule.
C’était la seule fois qu’elle devait aller toute seule flâner dans le bois pour faire ses adieux à ce seul lieu dont la beauté magique avait gravé un souvenir indélébile dans sa petite mémoire d’enfant. Elle n’en avait pas l’habitude. D’ailleurs la garde royale, restée au village fût en alerte, était prête à voler à son secours au moindre signal de détresse.
Tout le village l’avait accompagnée jusqu’à l’orée de la forêt. Sa mère lui parla un moment, la serra dans ses bras puis la laissa.
Elle se retourna et marcha seule sans se retourner sur la petite sente qui se perdait dans les feuillages.
Elle se retourna et marcha seule sans se retourner sur la petite sente qui se perdait dans les feuillages.
Sa mère, sa marraine et la garde royale devaient rester là à attendre son retour. Elle devait sans faute rentrer avant le coucher du soleil.
La pauvre petite marchait tristement, les larmes pleines les paupières. Elle chantonnait d’une voix angélique un air d’adieux que sa mère chantait chaque fois qu’elle pensait au jour où elle allait se séparer de sa fille chérie. C’était ainsi qu’elle avait appris la chanson et en avait retenu les paroles. Elle chantait d’une voix empreinte d’une indéfinissable tristesse.
Là, comme tu t’en vas,
Ne regarde pas après toi.
Là, comme tu marches
Dans tes mains garde ta cruche.
Ne regarde pas après toi.
Là, comme tu marches
Dans tes mains garde ta cruche.
Je suis restée toute seule
A travailler dans la meule,
Mais toi, marche devant toi
Regarde où tu poses tes pas
A travailler dans la meule,
Mais toi, marche devant toi
Regarde où tu poses tes pas
Pour affronter ton destin
Car le soleil se lèvera demain
Sous un jour nouveau
Peut-être pas le plus beau
Car le soleil se lèvera demain
Sous un jour nouveau
Peut-être pas le plus beau
Mais ce sera un jour nouveau…
Toi que j’ai aimée,
Fille de la lune, soeur des étoiles,
Toi que j’ai portée
Toi que j’ai aimée,
Fille de la lune, soeur des étoiles,
Toi que j’ai portée
Pendant neuf mois dans mes entrailles
Toi que j’ai caressée
De mon coeur de mère…
N’oublie pas que les fleurs
Toi que j’ai caressée
De mon coeur de mère…
N’oublie pas que les fleurs
Ne se ressemblent pas toutes
N’oublie pas que nos coeurs
Sont parfois plein de doutes
Mais marche droit devant toi
Car tu ne sais où tu poses tes pas…
N’oublie pas que nos coeurs
Sont parfois plein de doutes
Mais marche droit devant toi
Car tu ne sais où tu poses tes pas…
La vie est belle,
Le temps est court
Le corps devient faible
Quand l’âge vient à jour…
Le temps est court
Le corps devient faible
Quand l’âge vient à jour…
Profite de ces instants merveilleux
Profite de ce que les dieux
T’ont accordé sous les cieux
Car les beautés et les fleurs
Ne se ressemblent pas toutes
Profite de ce que les dieux
T’ont accordé sous les cieux
Car les beautés et les fleurs
Ne se ressemblent pas toutes
N’oublie pas que nos coeurs
Sont parfois plein de doutes
Mais marche droit devant toi
Car tu ne sais où tu poses tes pas…
Sont parfois plein de doutes
Mais marche droit devant toi
Car tu ne sais où tu poses tes pas…
Elle s’arrêta au sommet d’une haute falaise. Devant ses yeux s’offrait un paysage magique. L’endroit était féerique, indescriptible de beauté. Elle resta un moment silencieuse, les pleurs pleins les yeux, tellement envahie par la fraîcheur et la magie qui se dégageaient du paysage.
La cascade n’avait quelques pieds de hauteur mais une grosse masse d’eau s’affalait avec fracas plus bas, éparpillant des milliers de petites particules comme des poussières de rosée peintes avec les couleurs de l’arc-en-ciel… Avec la clarté du soleil, la beauté qui s’en dégageait, rendait ce terrible bruit mélodieux puisque, accompagné des cris d’oiseaux divers, il cadrait bien avec l’ambiance, de telle sorte qu’on ne l’entendait plus ou, pour mieux dire, il ne dérangeait plus l’ouïe.
Quand on levait ses yeux plus loin, la verdure se perdait jusqu’aux confins de l’horizon. Les yeux fermés, elle était restée là pendant un long moment, silencieuse, muette, pétrifiée par cette avalanche de beauté et de paix qu’elle savourait de tout son coeur avec bonheur, avant de se décider à descendre au bas de la cascade.
En bas de la falaise, des fleurs de toutes sortes, achevaient de peindre ce décor féerique de leurs couleurs vives.
Elle vient jusqu’au bord de la rivière, s’accroupit. Elle prenait de ses deux mains des bols d’eau fraîche qu’elle se reversait sur le visage avec une joie non dissimulée, quand elle entendit des froissements de feuilles de feuille derrière elle, dans la fourrée. Elle se retourna d’un sursaut.
Personne.
Personne.
Elle eut sut subitement peur et allait se cacher dans la feuillage quand elle sentit une forte respiration derrière elle. Elle s’arrêta net et, figée de peur, elle n’osait pas se retourner.
Avec beaucoup d’hésitation et de peur, elle se retourna. Elle était nez à nez avec un gros félin affamé qui était venu lui aussi se désaltérer au bord de la rivière.
D’un grognement sourd et féroce, montrant dans toutes leurs longueurs ses crocs pointus, le lion qui n’avait pu attraper un seul gibier de toute sa nuit de chasse, montrait bien qu’il avait faim.
Elle cria de toutes ses forces à perdre sa voix, mais personne ne pouvait l’entendre. Le village était loin. Elle était toute seule loin de tout et de tous pour affronter ses propres peurs, ses propres démons comme une sorte d’initiation à la vie d’adulte ou de femme.
Elle cria de toutes ses forces à perdre sa voix, mais personne ne pouvait l’entendre. Le village était loin. Elle était toute seule loin de tout et de tous pour affronter ses propres peurs, ses propres démons comme une sorte d’initiation à la vie d’adulte ou de femme.
Le vieux félin était plus fort qu’elle. Elle n’avait même pas la force de lui tenir tête. La garde royale, composée essentiellement des hommes, avait interdiction de la suivre, même de loin. Plus elle criait, plus le lion avançait vers elle en trépignant d’impatience en poussant des grognements de plus en plus forts.
Le félin passa à l’attaque et bondit sur elle. La jeune fille en reculant trébucha sur un morceau de bois et tomba. Et le félin, loupant son attaque, atterrit quelques pieds plus loin et se retourna de suite pour garder devant lui sa proie.
La jeune fille serrait de ses petits doigts le sable comme pour retourner la terre, mais il lui glissait entre les doigts. Le félin affamé, rugissant de plus en plus fort, fonçait sur elle d’une patte sûre. Il était presque sur la petite fille quand se fit entendre avec autorité une voix d’homme qui intima au félin l’ordre d’abandonner sa proie.
Le félin s’arrêta net dans son élan. La jeune reine et le félin se tournèrent presque au même moment en direction de l’endroit d’où venait la voix.
Devant la fourrée, se tenait un beau jeune homme au corps athlétique. Il devait avoir quinze pluies, soit trois pluies de plus que la jeune reine. Une lance à longue manche à la main pointée vers le félin, il avait l’allure d’un jeune guerrier prêt à affronter son ennemi.
Sur son côté droit à la hanche, dans une pochette en cuir retenue par une lanière, il avait coutelas en blanc d’ivoire. Un arc sur son épaule droit et un carquois sur son épaule gauche plein des flèches empoisonnées étaient retenus par des lanières de grosses épaisseurs qui s’enroulaient sur lui en forme de croix devant sur le buste et derrière sur le dos.
Il s’adressait au félin avec autorité, non seulement comme s’il avait pouvoir sur lui, mais surtout, comme s’il le connaissait. Il lui parlait dans un langage inconnu que ne pouvait comprendre la jeune reine.
Il s’adressait au félin avec autorité, non seulement comme s’il avait pouvoir sur lui, mais surtout, comme s’il le connaissait. Il lui parlait dans un langage inconnu que ne pouvait comprendre la jeune reine.
Pendant un moment, c’était comme si le jeune homme se chamaillait avec le félin. Plus le jeune lui criait des ordres, plus le félin grognait de plus belle de colère, en piétinant le sol avec hargne. Puis le vieux félin s’avança d’une patte rapide et bondit sur le jeune guerrier qui, d’une agilité remarquable, s’écarta de justesse et l’évita. Les griffes acérées du félin déchirèrent le vide et se plantèrent dans le sable plus loin, derrière le jeune homme. Le lion voulut se retourner et reprendre son élan pour attaquer de nouveau son adversaire, quand ce dernier, d’une rapidité qu’on ne saurait expliquer, sauta sur lui et s’y agrippa de ses deux bras robustes qu’il passa autour de son énorme cou en maintenant de part et d’autre sa lance.
Il avait réussi à glisser ses jambes autour de la croupe du félin, de sorte que ce dernier pouvait tout faire, mais il n’arriverait pas à s’en débarrasser. Le jeune homme était bien sur lui…
Il pencha et lui cria plus fortement cette fois quelques mots dans l’oreille. Le félin s’arrêta net. Le jeune homme lâcha le félin qui alla un peu plus loin avant de se retourner la queue entre les pattes. Il observa une seconde le jeune homme, puis devant les yeux ébahis de la jeune reine, le félin s’approcha et se prosterna à ses pieds. Le jeune homme comme un grand roi, lui dit encore un ordre et le félin se tint sur ses pattes et disparut tristement et rapidement dans la densité verte de la forêt.
Il pencha et lui cria plus fortement cette fois quelques mots dans l’oreille. Le félin s’arrêta net. Le jeune homme lâcha le félin qui alla un peu plus loin avant de se retourner la queue entre les pattes. Il observa une seconde le jeune homme, puis devant les yeux ébahis de la jeune reine, le félin s’approcha et se prosterna à ses pieds. Le jeune homme comme un grand roi, lui dit encore un ordre et le félin se tint sur ses pattes et disparut tristement et rapidement dans la densité verte de la forêt.
Il planta sa lance et courut vers la jeune fille pour la secourir.
- Ça va ? Vous n’avez rien de casser ?
La jeune fille était depuis sa chute encore clouée sur le sable sous le choc. Non à cause de sa chute, mais à cause de la scène dont elle venait d’être malgré elle témoin.
Elle regardait avec hébétude ce beau jeune homme qui n’était à aucun d’autre comparable. Qui était-il ?
Il était trop jeune pour avoir d’aussi grandes forces avec un aussi grand courage pour affronter un aussi gros félin. D’où venait-t-il ?
C’était un rêve. Trop beau pour être vrai. Si vous aviez vu la teille du félin ! IL était énorme comme ça ! Et le jeune homme, certes grand de taille, mais fluet en face de l’énorme et méchant lion. Comment avait-il fait pour s’en faire obéir ? D’où tenait-il ses pouvoirs. En plus, alors qu’il pouvait bien utiliser sa lance pour combattre ce félin et en venir à bout ou pour le tuer simplement, il n’avait utilisé aucune autre arme que la force de son mental. Il avait autorité sur le félin. Il lui parlait. Et finalement, il lui avait obéi. Mais quel était ce langage inconnu ? Serait-ce le langage des animaux ?
Le félin ayant disparu, c’était fierté que je jeune homme se retourna et courut au secours de la belle petite reine
Le félin ayant disparu, c’était fierté que je jeune homme se retourna et courut au secours de la belle petite reine
- Non... je… je… Je n’ai rien, répondit la jeune reine.
Elle avait tellement de respect, tellement d’admiration pour son beau et puissant sauveur, que, de l’avoir devant elle, si près d’elle, elle en perdit la voix et n’arrivait plus à parler, à formuler ses phrases. Elle n’arrivait plus à bien articuler des mots. Elle balbutiait et en sortit presque bègue.
- Mais… mais vous,… mais vous,… mais vous, vous êtes blessé ?
- Non. Ce n’est rien, dit le jeune guerrier, en jetant un coup d’oeil furtif sur la petite entaille ouverte que désignait de doigt la jeune fille sur son avant-bras gauche. Mais que faisiez-vous dans la forêt toute seule à cette heure ?
Engourdie, sans pouvoir lui répondre un seul mot, elle ne faisait que le regarder. Le jeune garçon la prit par la main et l’aida à se relever. Il la tint dans ses bras devant elle la regardant droit dans les yeux quand la fille, troublée par cette proximité où, sous la chaleur, les souffles de leurs respirations se rapprochèrent et leurs peaux se frôlèrent, perdit connaissance et tout son corps sans vie s’affala de tout son poids dans ses bras robustes.
Quand elle reprit ses esprits, elle était allongée à même le sable dans l’ombre des feuillages sous les regards protecteurs du jeune guerrier.
Quand elle reprit ses esprits, elle était allongée à même le sable dans l’ombre des feuillages sous les regards protecteurs du jeune guerrier.
- Où suis-je ? Que m’est-il arrivé ?
- Il vous est arrivé, répondit le jeune homme tout naturellement avec sourire, que vous vous êtes évanouie dans mes bras… cela vous arrive-t-il souvent de vous laisser dans les bras des inconnus ?
La jeune reine se mit chaudement à sangloter. Le jeune homme perdu, ne savait plus comment faire pour la clamer.
- Allez, dit-il finalement d’une assez rassurante voix. Calmez-vous, femme. Arrêtez donc de larmoyer comme une enfant gâté, vous n’avez rien. Les dieux sont avec vous. Le lion n’avait pas même eu le temps de vous toucher que j’étais là moi aussi…
La petite reine se calma. Elle observait encore le jeune inconnu.
- Vous voyez, reprit le garçon, ce n’était pas la peine de pleurer, puisque tout l’univers se coupe en quatre pur servir votre beauté.
- Qui êtes-vous, homme ?
Savoir qui était son bienfaiteur était la première chose et la moindre qu’elle voulait et devait savoir de celui à qui elle devait la vie.
- Moi ? Ça n’a aucune importance pour vous, femme, répondit le jeune homme qui cherchait en fait à éluder la question.
- Mais je veux savoir…
- Il vaudrait mieux pour vous, femme, de ne pas savoir qui je suis, ni d’où je viens…
- Mais pourquoi ?
- Parce que soit je serais obligé de vous tuer, soit je laisserais s’abattre sur vous une malédiction de toute votre vie de femme…
- Vous n’oseriez pas me tuer après m’avoir sauvée des griffes d’un lion ?
- Qu’est-ce qui vous croire ça ?
- Parce que vous n’êtes pas comme le commun des hommes…
- Parce que vous n’êtes pas comme le commun des hommes…
- Ah ! Croyez-vous ?
Il s’approcha de la jeune femme et la saisit au menton du bout de ses doigts et tourna sa tête vers lui en la regardant les yeux dans les yeux.
- Croyez-moi, je suis même le pire de tous les hommes qui existent sur terre…
- Vous avez la puissance d’un dieu, la sagesse d’un grand roi, le coeur et la bravoure d’un prince, la force d’un guerrier et le charme d’un esprit, et, en plus, vous parlez le langage sacré des animaux. Dites-moi, ô puissant prince ! Qui êtes-vous et d’où êtes-vous ? ... Etes-vous un dieu ? Etes-vous un esprit de la forêt ? Puisque les animaux n’obéissent qu’aux dieux et eux esprits de la forêt ?
- Je vous le répète, il vaut mieux pour vous ne pas le savoir. Je suis comme le vent qui souffle dans tous les sens, dont on ne sait d’où il vient, ni où il va. Tantôt, j’apporte la vie, et parfois la mort en renversant tout sur mon passage.
- Mais que dirais-je quand mes parents me demanderont le nom de celui qui m’a sauvé des griffes du lion ? Et que puis-je faire pour vous en remercier ?
- Si vos parents vous demandent, dit-il fièrement en essayent d’étouffer son rire d’un ton plus que solennel comme quelqu’un qui jurait sous serment, dites-leur que je suis le prince des esprits de la forêt… Et pour me remercier, ma reine, prenez ce collier pour honorer votre éclatante beauté…
Avec délicatesse, il lui mit autour du cou un superbe collier des pierres précieuses étincelantes de toutes les couleurs enfilées dans une ficelle en lanière faite de peau de baleine tissée. C’était rare et très, très chère les objets en peau de baleine. Ce collier valait des milliers des ngola, des centaines de cauris.
La petite femme, la reinette prêta son cou et se laissa faire comme une enfant docile.
La petite femme, la reinette prêta son cou et se laissa faire comme une enfant docile.
- Ce collier que je vous offre, dit-il en cherchant ses mots, est le gage de notre…, de notre amitié. Même quand vous serez dans votre palais, lui répéta-t-il, ne vous en séparez jamais sous aucun prétexte. C’est comme cela que vous me remercierez de vous avoir sauvé la vie, femme. Car partout où vous irez, si vous portez ce collier, mon esprit ne sera pas loin de vous.
- Je vous donne ma parole, mon seigneur, que par mes ancêtres, je ne m’en séparerais jamais.
Le jeune homme recula de deux pas pour bien voir l’effet du collier sur le cou de la jeune fille.
- Il vous va à ravir, ma reine.
- Merci. Mais comment savez-vous que je suis une reine ?
- Tous les royaumes de Kongo et des environs savent qu’aujourd’hui, une très belle princesse sera arrachée de la marmite de sa mère pour rejoindre la terre des souverains rois de Kongo. Et en voyant cette merveilleuse beauté toute seule dans cette vaste forêt, face à ce dangereux félin, je n’ai pas eu du mal à comprendre que j’avais à sauver la plus belle des filles du royaume de Kongo d’une mort certaine.
Il la tenait dans ses bras et droit dans les yeux, avec une telle intensité qu’il sentit sa voix trembler d’émotion. Lui aussi, il avait les eaux pleines les yeux.
La petite Nkuna qui, se sachant promise au roi et voyant la façon dont le jeune homme la regardait et sentant aussi monter en elle-même l’envie de se laisser posséder et protéger par le pouvoir irrésistible et magique de cette force masculine, craignit un instant qu’il se passa quelque chose de malsain entre eux. Elle se ressaisit et se retira subtilement de son étreinte, bien qu’il ne lui était pas indifférent non plus.
- C’est que, enchaîna-t-elle aussitôt, c’est qu’aujourd’hui effectivement comme vous l’avez bien entendu, c’est mon dernier jour de vie chez mes parents. Je faisais donc mes adieux à cet endroit qui avait bercé mon enfance…
- J’adore moi aussi cet endroit.
- J’y venais souvent les matins pour prendre mon bain…
- Je le sais. Mais, comme vous étiez toujours accompagnée des femmes aux allures nobles, je n’ai jamais pu vous approcher.
- On n’approche pas une femme promise au roi de Kongo… Et vous que veniez vous faire seul à cet endroit ?
- J’y viens me reposer lors des journées caniculaires comme celle-ci ou m’y recueillir dans la nuit.
Le jeune homme la suivait des yeux. Elle marchait devant lui et se retourna gracieusement comme une colombe vierge dont le coeur aurait effleuré, touché et caressé les ailes de l’amour.
- Que ne suis-je roi pour vous avoir comme reine, femme ?
- Si vous étiez réellement « le prince des esprits de la forêt », vous auriez su quel méchant homme est celui pour qui je serais bientôt femme, vous ne vous seriez pas contenté d’admirer ma beauté, mais vous seriez venu me délivrer de ses amours indues.
- Vous savez, noble femme, ce n’est pas à cause de la faim que le lion tue l’homme, puisqu’il n’en mange jamais la chair et n’en boit jamais le sang. Mais, c’est par peur que les autres êtres, y compris l’homme, lui vole son autorité, son pouvoir, ses terres et ses biens.
- Quelle subtilité ! Quelle sagesse ! Quelle finesse d’esprit, se disait la jeune femme dans son coeur !
- Mais je veux savoir une chose, femme. Dites-moi si vous êtes libre dans la voie où allez.
- Pensez-vous que j’aie le choix ? Sachez que les femmes ne sont dans ce royaume que ce que les hommes veulent qu’elles soient. Rien de plus ! Je ne suis libre que dans les limites que m’impose la loi des hommes.
C’est lorsque l’esprit humain est confronté à une question existentielle, c’est lorsqu’il prend le temps d’y réfléchir réellement, qu’il découvre la vérité. Soit il change d’opinion, soit il conforte sa position. Mais dans tous les cas, il progresse vers la lumière éternelle. Quand les éteules sont bien sèches, elles peuvent prendre feu à la moindre étincelle.
La future reine commençait à sentir monter en elle une sorte de dégoût de la situation qui était la sienne en tant que femme. Elle plaignait ses consoeurs qui malgré elles, se complaisent dans cette misérable destinée. Mais pouvait-elle y changer quelque chose ? En avait-elle le pouvoir ? Il fallait un homme vrai comme le jeune homme qui était en face d’elle pour changer la loi des hommes. Toute seule, elle en était incapable. Elle commençait à haïr les lois que les hommes avaient instituées sous le ciel.
- Je le sais. Vous êtes une reine prédestinée, mais ce roi là n’est pas pour vous.
- Comment ça ? Qu’est-ce que vous savez de ce qui m’est destiné ou qui ne l’est pas ?
- A voir votre mine, je sais qu’au fond de vous la vie à la quelle vous êtes destinée, n’est pas celle qui s’ouvre devant vous… Aussi, vous conseillerais-je, bien que vous soyez fille de votre père, de ne pas marcher dans cette voie contre votre gré. Vous y serez très malheureuse. Personne ne vous sauvera de ce triste destin sinon vous-même.
«Etre fille ou fils de son père» était une expression signifiait que l’on devait se plier à ce que le père, chef de famille, voulait ou décidait. Tout simplement.
- Je vous le répète, comme toutes les femmes de ce royaume, je n’ai pas le choix… Voulez-vous que mes parents soient dans la honte bannis du royaume à cause de moi ? Et personne ne pourra me protéger de la terrible colère du roi Mambu. Ni les dieux, ni les esprits de la forêt, ni même vous, mon prince ! »
- Un roi se doit de protéger ses sujets, ses notables, son peuple, et surtout sa reine. Par exemple, dans la forêt, selon les lois naturelles instituées par Nzambi-a-mpungu, le Dieu des dieux, lois que doivent normalement suivre tous les êtres vivants, la femelle choisit le mâle avec lequel elle veut fonder sa famille et faire ses petits. Par exemple, chez les lions, bien que le mâle dominant soit le protecteur, le chef du clan et du territoire des lions, c’est la lionne qui choisit elle-même le mâle méritant à qui elle veut donner sa progéniture. C’est aussi elle qui coordonne la vie du troupeau.
Nzambi-a-mpungu, c'était le Dieu tout-puissant, le Dieu des dieux, le Dieu des esprits, le Créateur des cieux, de la terre, de l’univers et de tout le cosmos.
- Le monde animal est d’une logique naturelle originelle, s’émerveilla la petite reine. C’est vraiment extraordinaire.
- Si j’étais roi de ce royaume, j’aurais établi cette règle naturelle comme loi pour le bonheur de tous les hommes. Ici, dans la forêt, bien qu’il n’y existe pas de hiérarchie comme telle entre les mâles et les femelles, chaque genre assume ses responsabilités, respecte ses limites, protège ses biens et fait respecter ses droits. En apparence, les femelles ont autant des droits que les mâles, mais en réalité dans le monde animal, elles sont privilégiées.
- Pourquoi, vous qui êtes prince des esprits, ne venez-vous pas dans le royaume de Kongo enseigner ces choses ?
- Femme, je ne suis qu’un simple homme comme vous. Sachez que sur cette terre, les hommes écoutent moins leurs coeurs que leurs soifs. Toutes leurs actions sont motivées par les intérêts qu’ils peuvent tirer des uns des autres. Les rois, les hommes politiques et la majorité des gens commettent des erreurs d’appréciation parce qu’ils n’ont pas appris à écouter leurs coeurs, ils n’ont pas appris à entendre battre les coeurs des autres, ils n’ont pas appris é décoder le langage du vent et des sens, ils n'ont pas appris le respect de l'être humain… Crois-ma, ma reine, si je puis déjà vous appeler ainsi, il y a des choses qui s'apprenent naturellement en écoutant simplement le fond naturel de son coeur humain qui bât à l'unisson avec la nature ambiante, avec les êtres et les choses qui nous entourent.
« Il y a des silences qui parlent mieux et plus fort que les mots : il faut savoir les décoder. Un simple soupir, un regard, un sourire peut être porteur d’un précieux message d'espoir et de paix qui peut sauver le monde, ou simplement une vie… Celui qui n’a pas appris à écouter la voix des esprits dans le silence éloquent et le calme reposant de la méditation contemplative, ne pourra jamais être en communion spirituelle avec Nzambi-a-mpungu, le maître des esprits, ni suivre ses conseils pour acquérir la sagesse et l’intelligence.
« Les hommes se sont détachés du cosmos en établissant leur propre loi dans leur propre univers qui se détruit en détruisant tout sur leur passage, croyant progresser. Or tout est lié, du visible à l’invisible, de ce monde à l’autre monde, tout le cosmos est un. La vraie sagesse qui procure paix, vie et bonheur, la vraie intelligence qui porte à la réussite en toute chose, c’est d’être en totale osmose avec l’être suprême, la nature, les êtres et les choses pour être en osmose finalement avec soi-même, avec son moi véritable dans l’univers parallèle invisible.
- A part mon père, vous êtes le seul et le premier homme que j’ai pu approché et avec lequel j’ai pu parlé librement. Je ne sais si tous les hommes sont et pensent comme vous, mais je suis sûre que votre sagesse, votre intelligence, vos connaissances, vos expériences aideront beaucoup les humains. Vous connaissez beaucoup de choses…
- Je ne connais que ce que m’a enseigné la nature et je fais que ce que m’enseigne le bon sens et l’équité entre les êtres : c’est ça la sagesse…
En ces moments précis, le prince commençait à tomber sous les charmes du jeune homme. Son regard changea et ses lèvres commencèrent à se dilater. Elle n’avait plus qu’une envie : que le jeune et beau prince la prenne et l’emporte dans son univers, dans son royaume…
- Mon prince, dit-elle, permettez-moi de vous appeler ainsi. Je ne sais toujours pas qui vous êtes vraiment ni d’où vous êtes réellement. Après m’avoir sauvé la vie, vous auriez pu en profiter pour abuser de moi. Mais vous ne l’avez pas fait. Et vous n’avez même pas réclamé ma vie pour être votre esclave comme ferait tout bon sauveteur. Je ne sais comment vous remercier. Voilà ! Désormais ma vie vous appartient. Faites de moi ce que vous voulez…
- C’est normal, femme, dit-il humblement avec un légèreté comme pour dissimuler l’émoi de son coeur. Je n’ai pas pu résister au devoir de défendre une faible femme devant plus fort qu’elle… Je ne serais pas pardonné de laisser ce terrible animal de se gaver de la chair d’une merveille aussi adorable, innocente et vierge que vous êtes, ma reine…
- Je suis sérieuse, mon prince…
- Croyez-moi, femme. Si les dieux ont voulu que vous ayez la vie sauve aujourd’hui, c’est pour que le roi ait dans son palais cette femme jeune et belle qui lui assure honneur et prospérité.
- N’exagérons rien, noble prince. Ma beauté s’efface devant votre bravoure, devant votre héroïsme. Que valait en effet ma beauté face aux griffes pointues et acérées du vieux félin ? Rien. Que vaut une belle fille morte devant une laide vivante ? … Mon prince, j’étais morte. Votre héroïsme m’a rendue la vie. Et cette vie que vous m’avez rendue, c’est justement celle qui m’anime à cet présent instant. Elle est à vous : je suis votre esclave, ma vie vous appartient…
Selon les coutumes dans la région, dans tous les royaumes d’Afrique noire sur toute son étendue, sauver quelqu’un d’une telle mort certaine, signifiait en fait la ressusciter. La vie du sauvé devenait le bien de son sauveur à qui il devait tout. Il devenait un peu comme son esclave. La jeune fille venait de comprendre qu’épouser le vieux roi Mambu n’était pas son vrai destin. Sa vraie vie était là devant ses yeux. Le prince des esprits l’avait sauvée de la mort. Elle lui devait tout jusqu’à sa propre existence. Elle n’avait donc qu’à laisser le naturel parachever son travail et se mettre à son pouvoir. Elle espérait échapper à ce qu’elle commençait à considérer dès lors comme le pire des choses qui pouvait lui arriver : finir sa vie au palais aux côtés du vieux monarque décadent.
Elle se disait dans son intime et évidente conviction que si ce jeune homme était vraiment le prince des esprits de la forêt, en se mettant sous sa protection, en partant avec lui, le roi Mambu ne pourrait rien contre eux.
- Pas si vite, femme. Ce que j’ai fait, je l’ai fait par devoir, de façon tout à fait naturelle. Tout homme aurait fait pareil. Je n’en mérite aucun laurier, aucune gloire. Je ne peux pas vous retenir sous mon pouvoir comme une esclave. Seul Nzambi-a-mpungu, les esprits et les dieux me récompenseront de cet acte.
- Mais…
- Femme, vous devez maintenant regagner votre village. Racontez à votre famille ce qui vous est arrivé. Partez maintenant, la garde royale et les membres de votre famille doivent commencer à se poser des questions… Allez…
On entendait des voix lointaines qui se rapprochaient avec des froissements et des craquements des vieilles branches sèches.
- Tenez ! Voilà ! Ils viennent à votre recherche. Il ne faut pas qu’il me voie avec vous : je me sauve… Adieu !… N’oubliez pas de toujours garder sur vous le collier que je vous ai offert.
Comme un vif éclair, le jeune homme disparut dans la densité de forêt de la même façon qu’il en était apparu, avant que la jeune Nkuna eût le temps de se retourner pour voir par où il alla.
Comme un vif éclair, le jeune homme disparut dans la densité de forêt de la même façon qu’il en était apparu, avant que la jeune Nkuna eût le temps de se retourner pour voir par où il alla.
- Elle est là ! Elle est là ! Elle est encore vivante !
Un groupe d’hommes déboucha de toutes les fourrées au bas de la falaise et accourut vers elle. Les uns avait des lances, d’autres des flèches, des machettes, bref toute arme qui pouvait lui permettre de se défendre pour sauver la reine d’une quelconque situation difficile. Son père en tête devança les guerriers et les autres hommes.
- Qu’est-ce qui s’est passé, ma fille. Tu nous as fait peur ?
La jeune Nkuna, tout abasourdie et stupéfaite de la façon dont le jeune prince avait disparu, se retrouvant toute seule, tomba dans les pommes dans les bras de son père. Elle crut avoir rêvé.
- Vite ! Apportez-moi de l’eau pour la ranimer. Elle a perdu connaissance.
Un guerrier détacha son outre de sa ceinture et la tendit au prince, père de la reine. Il la prit, l’ouvrit avec des mains tremblant d’émotion à la fois pour avoir retrouvé sa fille unique et pour avoir échappé aux terribles châtiments réservés aux parents qui ne tenaient pas leur parole devant le roi.
Il en versa le contenu sur le visage de la petite reine qui, après quelques toussotements, sortait lentement de sa léthargie. Elle recouvrit petit à petit ses esprits. En s’ouvrant, ses yeux n’aperçurent d’abord qu’une brume vaporeuse, puis plus nettement la tête de son père. C’était comme si elle émergeait d’un autre monde, très lointain. Celui de ses rêves.
- Venez voir, cria un autre homme qui, lance au poing, trouva des traces de lutte plus loin.
Un autre homme, plus vieux, qui avait l’air d’un chasseur, approcha et s’accroupit pour bien observer les traces sur le sable.
- Ce sont les empreintes laissées par un lion, dit-il. Mais c’est comme s’il y avait une terrible lutte entre le félin et un homme…
Il se leva et alla vers le vieux Nkuna.
- Je crois que votre fille était attaquée par un lion et qu’un homme est venu à son secours. Il a sûrement dû lutter vaillamment contre le félin pour la sauver.
- Mais ma fille n’est pas blessée et il n’y a pas de traces de sang…
- C’est ce qui est bizarre. On ne sait pas ce qui s’est exactement passé ?
- Et bien ! S’il y a une seule explication, c’est qu’il y a eu une intervention des dieux pour sauver votre fille des crocs d’un aussi énorme félin…
- Le prince des esprits, bredouilla la jeune fille qui reprenait ses esprits et ses forces sans bien saisir au fond ce qui lui était arrivé elle-même, comment elle était encore en vie. Le prince des esprits.
Et la fille s’évanouit de nouveau.
- Transportons-la vite au village, dit son père aux autres hommes.
Délicatement, ils réunirent tous leurs forces pour la soulever et la poser sur une sorte de civière. Et ils disparurent laissant l’endroit désert.
* * *
Lorsqu’elle se fut bien reposée et qu’elle reprit tous ses esprits, elle raconta cette histoire à ses parents et à tous ceux qui étaient venus lui rendre visite cet après-midi là avant de prendre la route de Nsoso. Mais elle ne leur montra pas le superbe collier qu’il lui avait offert. Même pas à sa mère. Car si le prince des esprits était un rêve, le collier lui était bien réel. C’était le secret de son coeur.
Cet événement parcourut tout le royaume de Kongo et les contrées voisines qu’une reine avait été sauvée de justesse des griffes des lions par le prince des esprits.
Depuis ce jour-là, chaque fois qu’elle y pensait, il caressait de ses doigts le collier qui pendait sur son cou. Puisqu'il lui avait sauvé la vie, elle lui appartenait et qu’un jour, qui sait? il viendrait la chercher pour l’amener loin de cet endroit qu’elle commençait à avoir en horreur.
Quand un esprit terrestre découvre la vérité céleste, quand il en est saisi, pénétré, il lui sera désormais difficile de faire marche arrière et de persévérer dans l’erreur et le mensonge. L’esprit de la petite reine, en contact avec ce jeune prince dans la forêt, avait pénétré les pensées des dieux, la sagesse, l’intelligence, de sorte que certaines coutumes observées dans le royaume lui parurent nulles et sans fondement. Elle était ainsi impatiente de retrouver le prince de rêves…
Mais les jours passaient, les lunes, les pluies, rien ne changeait… Après la mort de son père, elle fit des confidences à sa mère qui la conseilla de résigner et de vivre courageusement son destin de reine.
Elle en conclut qu’il ne se passera rien, qu’elle n’avait rien à espérer du prince des esprits, qu’il n’était qu’un rêve. Elle enleva de son cou le collier, le rangea dans une valise qu’elle glissa sous son lit.
* * *
Cette scène passait et repassait dans sa tête. Elle serra très fort dans son coeur le collier qu’elle avait sorti et remis sur son cou. Elle voyait encore les traits de ce jeune inconnu qui sortit des sombres de la forêt. Une telle beauté masculine ne pouvait être que celle d’une dieu ou d’un esprit éternel.
On disait d’ailleurs que quand un esprit ou un dieu descendait sur terre, il prenait la forme la belle dans un corps parfait pour bien se confondre parmi les hommes. La laideur était l’incarnation même du mal…
Mais la beauté avait des critères qui ne correspondaient naturellement qu’à elle-même de façon assez relative variant des uns et des autres. Tel était beau, mais haï des uns et aimé des autres, tel autre était laid, mais aimé des uns et haï des autres. La beauté n’est rien sans ces autres ingrédients qui font sa perfection : l’intelligence, la sagesse, la bonté, de l’esprit, la compassion, la clairvoyance, la pondération, l’humilité, la tolérance et enfin l’amour. Car ce dernier, l’amour, pour être parfait, a besoin de toutes ces facettes de la beauté. En fait, la beauté, la naturalité des choses selon qu’elles sont ou qu’elles ont été crées, est une expression optimale de l’amour dans sa forme vraie et originelle.
Le prince des esprits avait toutes ces qualités. Aussi sa beauté était parfaite.
Elle avait pensé un moment qu’il pouvait être l’esprit d’un de ses ancêtres, mais les esprits des ancêtres reviennent avec le même corps qu’ils avaient de leur vivant. Or ce jeune homme ne ressemblait en rien à quelqu’un qu’elle aurait déjà vu ou connu.
C’était là le souvenir de l’homme parfait qui avait marqué sa vie. La présence journalière du roi dont elle partageait la malédiction de n’avoir de progéniture pour sa succession, n’arrivait pas à effacer l’image de ce beau et corpulent jeune homme.
Elle entendait encore résonner dans sa tête : « Si vous n’y allez pas librement, vous serez malheureuse ! » Et c’était exactement ce qu’elle était entrain de vivre.
Pour se consoler, elle essayait de penser à autre chose pour oublier. Elle se persuadait que ce n’était qu’un rêve. Mais le rêve était tellement beau et réel qu’elle en avait les larmes aux yeux. Elle aurait voulu que ce fût vrai. Hélas ! En se demandant ce qu’aurait pu être sa rencontre avec le prince des esprits si elle n’avait déjà pas été promise au roi Mambu, elle s’imaginait ce qu’aurait pu être sa vie avec lui. Etant promise au roi depuis sa tendre enfance, elle était comme condamnée à vivre ce qu’elle vivait.
Elle se résolut cette fois encore à suivre les bons conseils de sa mère : vivre à fond son destin de reine et de femme du roi Mambu. Hélas !
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Chapitre 8
LA SORCIERE DU MAYUMBE
Une vieille femme s’éloignait péniblement de la rivière. Elle avait sur sa tête aux cheveux ébouriffés une grosse cruche en terre cuite et dans chacune de ses bras deux calebasses toutes pleines d’eaux qui dégoulinaient sur elle quand elle marchait.
Elle était affreusement maigre, mais paraissait assez robuste. Ses seins fatigués tombaient en chaussette sur son buste. Elle ne portait pas de parure : juste une ficelle noire attachée sur son avant bras. C’était plutôt un signe de deuil. Pour cacher son sexe et ses fesses, elle ne portait juste qu’un morceau de cuir tanné enroulé autour de la taille.
Avec ses mains, ses bras et ses cuisses musclés, son front ridé en tout sens, ses plantes de pieds tailladées de gerçures et sur sa peau noire ébène, on pouvait lire les marques qu’avaient laissées les durs labeurs. C’était une vraie villageoise rompue aux travaux de champs.
Le soleil commençait à décliner. Ses lueurs rougeâtres commençaient déjà à ensanglanter les ciels et les cimes verdâtres des arbres.
Le tam-tam royal re-diffusait encore le message qu’il avait déjà livré ce matin.
La vielle femme s’arrêta un moment, prêta ses oreilles attentivement comme pour essayer d’en décoder le message. Quand le tam-tam finit de jouer, elle regarda le ciel. Elle semblait troublée, perturbée. Elle poursuivit sa marche d’un pas pressée comme si elle cherchait à fuir quelque chose.
Dans son regard, on lisait l’inquiétude. Elle avait subitement peur.
Le chemin était un tout petit peu en pente. Elle s’arrêta un peu plus loin au sommet pour souffler et déposa par terre la cruche et les deux calebasses. Il faisait encore très chaud et lourd; sa sueur se mélangeait avec les eaux qui se déversaient sur elle. Elle prit le temps de respirer, de reprendre son souffle.
Quand elle voulut reprendre les deux calebasses, la cruche qu’elle venait de reposer sur la tête glissa, dévala le ravin et finit sa course sur les bras d’un beau jeune homme, très bel athlète aux allures herculéenne qui remontait la pente dans la direction de la vieille femme. Elle reçut dans ses bras forts, musclés, la belle cruche avant qu’elle ne s’écrasât un peu plus bas.
Il avait sur son dos une besace pleine de gibier qu’elle venait de chasser et sur son épaule droite un carquois rempli des flèches et un arc attaché en bandoulière. Une ceinture en raphia enroulé sur les hanches sur laquelle était suspendu un coutelas en ivoire dans un étui en peau de bête. Juste avant d’attraper la cruche, d’une rapidité extrême, il avait planté par terre la lance qu’il tenait dans sa main droite.
- Attention, femme, cria-t-il en rigolant. Vous risquez d’arroser tous ceux qui viennent après vous !
- Mon fils, s’écria la vieille de joie en se retournant.
Quand le jeune homme fut devant elle, son visage changea d’expression comme si elle ne voulait pas que le jeune homme fût là en ces moments précis.
- Que faites-vous là ? D’où venez-vous ?
- Quelle question, ma mère ! Vous le savez très bien que je reviens de la chasse.
Le jeune homme avait l’air gai. Il posa la cruche aux pieds de la vielle femme, alla déterrer sa lance et revint auprès d’elle.
- Comme je pensais que vous étiez encore à la rivière, je suis passé exprès par ici afin que nous puissions rentrer ensemble.
- Vous avez bien fait, mon fils, dit-elle tristement.
- Vous avez vu ce que j’ai attrapé ? La chasse a été très bonne aujourd’hui. J’ai eu de la chance…
- Mon fils, les dieux sont toujours avec vous fils dans tout ce que vous faites.
- Oui, mais aujourd’hui, c’est différent. Je me sens un autre homme. C’est comme si aujourd’hui ma vie est devenue subitement plus précieuse qu’elle ne l’a jamais été auparavant. Bizarre… Non ?
La vieille dame regarda intensément son fils d’une tristesse indescriptible sans rien dire. Elle en avait presque les larmes aux yeux. Le jeune homme le remarqua.
- Qu’est-ce qui ne va pas, ma mère ?
La vieille femme ne répondit pas.
- Quoi ? N’êtes-vous pas contente de ma chasse ? Ce serait bien la première fois…
- Non, mon fils. Ce n’est pas cela.
- Mais quoi ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Ai-je mal fait de passer par ici ? Peut-être que j’ai dit quelque chose que je n’aurais pas dû dire…
- Ne te tracasse pas, mon petit, en te posant des questions inutiles. Seulement, je ne me sens pas très bien cet après-midi. Juste un petit malaise. Mais ça va passer…
Elle l’a prit dans ses bras et l’embrassa sur le front avec beaucoup de tendresse.
- Je t’aime beaucoup, mon petit. Vous êtes tout ce que j’ai dans ce monde.
- Moi aussi, je vous aime, maman.
- Allez, rentrons, dit-elle comme pour fuir ces moments pleins d’émotion. Je vais vous préparer un bon petit plat dont vous me direz des nouvelles.
- Oui. J’espère simplement que vous ne me cachez rien de grave…
Le tam-tam reprit à jouer. Elle ne lui répondit pas et se mit à marcher devant lui d’un pas pressé. Elle s’arrêta un instant encore un peu plus loin, attentive, les yeux dans les ciels.
Le jeune homme s’arrêta avec elle. Il prêta oreille attentivement lui aussi puis dit à sa mère :
- Au fait, le roi a convoqué tous ses sujets, les notables, les sages et tous les sorciers du royaume.
Ils se réunissent au palais à Nsoso depuis ce matin.
- Ne t’occupe pas de ces affaires-là, dit-elle à son fils, d’une voix qui dénotait une peur certaine.
- Ne t’occupe pas de ces affaires-là, dit-elle à son fils, d’une voix qui dénotait une peur certaine.
- Est-ce que c’est cela qui vous fait peur ?
La vieille dame émit un soupir très fort, mais ne répondit pas à la question.
- Vous avez peur qu’il envoie encore sa garde nous chercher de force comme il l’avait fait avant de nous emprisonner dans la forêt du Mayumbe ?
- Vous êtes mon seul bien, Mpova. Et je n’ai aucune envie de vous perdre, mon petit.
Le jeune homme s’approcha de sa mère et la prit encore dans ses bras robustes en la serrant très fort.
- N’ayez pas peur, ma mère. A l’époque je n’étais encore qu’un enfant. Maintenant je suis grand et je comprends les choses. Je ne permettrais à personne de toucher à un seul de vos cheveux…
La mère posa sa tête sur le buste de son fils et y laissa couler ses larmes en silence, les yeux fermés comme implorant avec force et du plus profond de sa foi la protection des dieux.
- Et pourquoi le roi cherchera encore. Après tant d’années, plus personne ne sait où nous sommes. D’ailleurs, pas plus tard que ce matin, j’ai surpris la conversation de deux femmes qui allaient aux champs. Elles disaient que tout le royaume de Kongo savait que nous étions déjà morts et enterrés. Qu’est-ce qu’un grand roi comme Mambu peut faire des deux personnes mortes ?
- Vous avez raison, mon fils. Qu’est-ce que le roi peut faire de ses morts ?
Ils continuèrent leur marche et arrivèrent quelques minutes plus tard devant une grotte dont l’entrée était obstruée par une grosse pierre cachée sous des énormes branches feuillues. Personnes ne pouvait en passant soupçonner l’existence d’une grotte. C’était pour tromper des éventuels rôdeurs.
L’intérieur était bien aménagé et bien rangé. Tout avait sa place. Il posa sur un plateau de bambous serrés les uns contre les autres, la gibecière pleine de gibier qu’elle avait sur le dos. Le sang de bête avait coulé sur son dos. Puis il all dans un autre coin où étaient étalées des épaisses grosses fourrures qui faisaient fonction de lit. D’un air pensif, il observait sa mère qui s’activait tant bien que mal.
- Je vous trouve si différente aujourd’hui, ma mère, dit-il la tête sur les bras croisés sur ses genoux pendant que sa mère essayait de frotter deux morceaux de bois pour faire du feu. Mais je comprends pourquoi vous avez peur…
- Vous ne comprenez rien du tout, mon petit. Rien du tout… Ne pouvez-vous pas laisser ce sujet un instant et pensez à autre chose, mon fils. N’avez-vous pas quelque chose à faire ?
- Vous ne comprenez rien du tout, mon petit. Rien du tout… Ne pouvez-vous pas laisser ce sujet un instant et pensez à autre chose, mon fils. N’avez-vous pas quelque chose à faire ?
Elle disait cela pour éviter cette conversation simplement.
- Je comprends. Mais pourquoi avez-vous subitement peur ?
- Si vous voulez savoir, ce n’est pas pour vous que j’ai peur, mais pour vous, mon fils…
- Pour moi, demanda le jeune homme ?
Il se leva d’un bond et alla vers sa mère.
- Pourquoi avez-vous peur ? Hier peut-être, j’aurais compris puisque vous en aviez des bonnes raisons : je n’étais qu’un enfant sans défense et j’avais besoin de votre protection. Mais là, j’avoue que je ne comprends pas. Je suis un grand garçon et je sais me défendre… Et en plus, j’ai dans la forêt autant d’amis qui ne demandent qu’à voler à mon secours si je les appelle…
- Oui, je sais…
- Alors, vous voyez : vous n’avez aucune raison d’avoir peur. A moins que vous me cachiez autre chose…
- Mon fils, mon très cher fils, mon unique fils, dit la pauvre femme fatiguée d’une voix presque plaintive, laissez-moi vous préparer ce plat aux lentilles dont vous raffolez. Arrêtez de me harceler avec vos questions…
- Mais je ne vous harcèle pas, mère. C’est vous qui vous mettez dans cet état de tristesse bizarre et intrigant.
Il s’éloigne de sa mère et se dirige vers la sortie. Au seuil de la porte, il s’arrêta comme si quelque chose l’empêchait d’aller dehors, et se retourna vers sa mère.
- Si vous vous mettez dans cet état à cause du message que le roi diffuse, c’est qu’il y a un problème que vous me cachez…
- Je ne vous cache rien, mon fils. C’est pour vous que j’ai peur…
- Pour moi ? Dites-moi alors, pourquoi ce message vous fait-il peur pour moi ? Quel rapport il y a entre moi et ce message ? Quel lien il y a entre moi et le roi ?
A cette dernière question, la vieille dame fut encore plus troublée et balbutia des mots qu’elle ne savait même plus ce qu’elle disait. Elle était complètement perdue.
- Rien, je voulais dire… Euh !... Euh !... Vous connaissez ce que le roi nous a fait subir dans le passé. De toute ma vie, mon fils, mon coeur n’a jamais eu de repos… J’ai perdu toute ma famille et maintenant…
- Maintenant quoi ? Je pensais que vous aviez trouvé la paix dans ce coin perdu du royaume. Et voilà qu’aujourd’hui, un simple son du tam-tam vient de tut chambouler…
Il revint vers sa mère et la prend encore dans ses bras et la serre très fort.
- Vous êtes toute ma vie, mon fils : je n’ai pas envie de vous perdre, fils…
- Dis-moi simplement qu’il n’y a rien de grave, mère… Dites-moi que vous ne me cachez rien, et je vous croirai…
- Non, mon fils, dit la vieille dame la tête sur le buste de son fils, essayant de cacher son émoi et son trouble. Il n’y a rien de grave.
- Je vous aime, ma mère…
- Je veux vous dire quelque chose que vous garderez dans votre toute votre vie, même quand les esprits des ancêtres m’auraient appelée pour rejoindre le royaume des ombres : sachez qu’aucune mère ne mérite un fils comme vous…
- Vous aussi, mama. Vous êtes une vraie mère et aucun fils sur terre ne mérite une mère telle que vous.
Ils éclatèrent de rire tous les deux à se rompre les côtes. Puis le jeune homme se ressaisit et se redirigea vers la sortie.
- Je vais préparer mes pièges à gibiers. A tout à l’heure.
- A tout à l’heure !... Mais prenez ce bout de manioc : vous n’avez rien mangé de toute la journée !
- Je n’ai plus faim…
Il était déjà loin perdu dans la densité de la forêt à la recherche de ses pièges à gibier pour les apprêter.
* * *
Les ombres de la nuit commençaient déjà à recouvrir les ciels sur tout Kongo. Sur un gros rocher surélevé, recroquevillé sur lui-même le jeune Mpova-Mahiza scrutait l’horizon perdu dans ses pensées. Il avait l’air très en colère.
Derrière lui, au dessus d’une clairière, s’agitait un groupe de macaques qui l’épiaient.
Derrière lui, au dessus d’une clairière, s’agitait un groupe de macaques qui l’épiaient.
Le plus gros du troupeau des singes – ça devait être le mâle dominant, le chef de la bande-, vint à ses pieds en sautillant, gesticulant pendant que derrière tous les autres poussaient des cris aussi stridents pour exprimer leur contentement. Le jeune homme s’accroupit et lui caressa le pelage.
- Ce monde nous appartient, Lumbu, lui souffla-t-il à l’oreille dans un langage que seul le singe comprit.
Le vieux singe poussa un grognement de satisfaction et monta sur ses épaules et toute la troupe se joignit à eux aux pieds du jeune homme qui se mit debout de toute sa taille athlétique et poussa un cri strident.
Il avait l’air d’un roi entouré de ses sujets et trônant sur cet univers avec tout ce qu’il contenait d’êtres de toute espèce.
Tout d’un coup, les cris stridents d’un singe en danger déchira les cieux. Mahiza attrapa une liane et, aussi vite qu’il pouvait se déplacer, il se dirigea vers d’où venaient les cris.
Dans un espace désherbé, une pauvre guenon était prise au piège des anneaux d’un boa gros comme un tronc de baobab. La pauvre bête gesticulait de toutes ses forces pour ses délivrer, mais rien ne s’y fit. Le gros boa serrait de plus en plus ses anneaux pour l’étouffer.
Mahiza atterrit devant la tête menaçant du boa et lui cria quelques mots. Le serpent, stupéfait de voir un homme qui parlait son langage, se desserra et libera sa prise.
Le jeune homme prit la pauvre guenon dans ses bras et la laissa filer pour rejoindre les autres singes sur les branches en hauteur.
- Tous ces animaux ont besoin de moi pour les protéger les uns des autres, se dit-il en regardant d’une part la guenon qui avait repris sa place parmi le troupeau de singes alors que le boa disparaissait dans les taillis. Il saisit une liane et disparut lui aussi dans le noir.
Il revint s’asseoir sur le rocher et poursuivit sa méditation.
Tout lui paraissait bizarre depuis le matin. Le message du roi et sa mère qui commençait aussitôt à avoir peur pour lui. Il considéra un moment la pointe de sa sagaie et toucha son coutelas pour s’assurer qu’il était toujours suspendu à sa ceinture. Il réfléchissait sur le message que le roi avait fait délivré le matin à l’attention de ses sujets du royaume Kongo. Il se demandait pourquoi sa mère avait changé de tempérament. Il avait une nette impression que toute la forêt lui était devenue étrangère, qu’on lui cachait quelque chose de grave. Il planait en l’air un mystère qu’il se devait d’éclaircir au plus vite. Il devait comprendre le lien qu’il y avait entre lui et ce message pour que sa mère eût subitement peur. Il n’avait jamais vu sa mère aussi triste. Jamais, en aucun jour, elle avait aussi peur pour lui. Jamais. Du moins, il ne l’avait jamais entendu le dire aussi clairement. Une chose était sûre, c’était qu’elle voulait le protéger de quelque chose, ou de quelqu’un. Mais de quoi ? De qui ?
Puisque ce n’était pas sa mère qui allait lui ouvrir son coeur pour lui dévoiler le secret qu’elle gardait au fond d’elle, la seule façon de tirer tout cela au clair, c’était d’aller au palais lui-même. Comme ça, il serait bien fixé.
Il se leva et pénétra dans la forêt.
* * *
La vieille femme était assise au fond de la grotte sombre éclairée simplement par les flammes qui dansaient tristement au milieu sous la brise du soir. Elle avait presque fini la tunique en raphia qu’elle était entrain de tisser. Dès que Mahiza-Mpova entra dans la pièce, elle s’empressa vers lui pour la lui faire essayer.
- Mon fils, dit-elle joyeusement ; J’ai enfin fini votre tunique. Allez-y, essayez-la pour voir.
- Ma mère, lui dit-il tandis qu’elle essayait de lui enfiler ladite tunique, je dois partir pour un long voyage...
- Voilà, mon prince, poursuit-elle comme elle n’avait pas entendu ce que son fils venait de lui dire. Elle vous va à merveille…
- Je dois partir, poursuit le jeune homme, pour un long voyage et je ne rentrerais pas avant plusieurs jours…
- Où voulez-vous aller, mon fils ?
- A Nsoso pour entendre ce qui se dit et voir ce qui se passe là-bas…
- Au palais ? Non, mon fils… N’y allez pas, je vous en supplie.
- Je n’ai pas dit que j’allais au Palais, mais à Nsoso… Et pourquoi n’irais pas au palais, dites-moi.
- Il n’y a rien de bon pour toi là-bas.
- Je dois découvrir ce qui se passe. Trop de choses me paraissent bizarre depuis ce matin. Ce qui suscite énormément de questions dans ma tête. Je dois y trouver des réponses.
- Et vous pensez que c’est au palais que vous trouverez ces réponses ?
- Je pense que oui. Je vais assister à la réunion que le roi a organisée pour découvrir de moi-même le lien qui existe entre moi et cet événement. Et je ne reviendrai pas avant d’avoir compris ce qui se trame au palais.
La vieille femme comprit qu’elle allait perdre son fils. Elle prit sa tête entre les mains et quand elle la releva…
- Restez là, Mahiza, je vous en supplie.
Il n’y avait plus personne autour d’elle. Elle était toute seule. Mahiza-Mpova avait déjà disparu dans la nature.
- J’espère qu’il ne va pas commettre de bêtise, se dit-elle en levant ses yeux et ses bras pour implorer les ciel.
Elle sombra en sanglots de façon inconsolable comme si elle venait de perdre tout ce qu’elle avait de plus cher au monde, son fils unique. Les bruits de ses pleurs déchirèrent le silence de la nuit, dérangeant les oiseaux qui battirent leurs ailes pour aller trouver le sommeil dans un coin plus paisible, sous les cris aigus de singes et autres animaux de la forêt.
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Chapitre 9
LE PRINCE DE BANGALA
Longtemps après que les coqs eurent réveillé les mondes avec leurs chants et que le soleil eut jeté la lueur de ses feux sur eux, une vapeur chaude de murmures bien fournis planait dans la salle du trône.
La majorité des notables et sujets du roi avaient repris leurs places devant le trône. Les uns alimentaient peu ou prou de leurs sages commentaires les débats d’hier pendant que les autres réfléchissaient à ce qui allait ce passer aujourd’hui et ce qu’ils allaient répondre à leur roi. Tous espéraient de toute leur foi que la séance fût paisible avec un bon dénouement.
Quelques places étaient encore vides. Les débats n’avaient pas encore commencé. Ceux qui arrivaient en retard, saluaient les premiers arrivés et prenaient place à leur tour.
Une voix annonça l’arrivée du roi. Aussitôt il entra majestueusement vêtu et bien entouré. Sa tenue était plus colorée et plus éclatant, plus grandiose que la veille. Celui qui annonçait le roi marchait devant lui, deux gardes à ses côtés. La jeune reine et les concubines royales suivaient derrière. Une autre garde fermait la marche.
Dans sa nouvelle et bellissime tunique, le roi avait les traits tirés et l’air abattu. Ce qui contrastait gravement avec son apparat. En une nuit, il avait maigri et vieillit de dix pluies. Ses paupières étaient enflées. On voyait très bien qu’il n’avait pas assez dormi ou pas du tout. Il avait beau essayé d’essuyer ses larmes, de se maquiller, mais rien n’y faisait. On lisait encore sur ses joues les caractères empreints d’humidité qu’avaient peints ses pleurs nocturnes.
Il marchait d’un pas lourd, essayant de se maintenir droit comme s’il traînait des boulets de fer. Il avait du mal à respirer du fait de la fatigue et aussi de son âge.
Il marchait d’un pas lourd, essayant de se maintenir droit comme s’il traînait des boulets de fer. Il avait du mal à respirer du fait de la fatigue et aussi de son âge.
Tous ses sujets se levèrent pour saluer son entrée dans la salle avec des applaudissements.
- Vive le roi, criaient-ils ! Vive le roi !
Arrivé devant son trône qui était un peu surélevé, il se retourna vers ses sujets et fit une petite courbette en guise de respect et dit d’une voix majestueuse avant de monter s’asseoir :
- Que la lumière du souverain dieu-soleil vous éclaire de sagesse en ce jour, honorables sujets du royaume de Kongo. Vous pouvez vous asseoir…
« Je crois, poursuivit-il d’un même ton pendant que les servantes distribuaient aux notables de petites calebasses pleines de vin de palme et des arachides et des maniocs grillés, que vous avez passé une bonne nuit. Et j’espère que les débats d’aujourd’hui seront à la hauteur de nos attentes.
Comme la veille, avant l’ouverture de la séance, le vieux notable Luvwezo passa devant et reçut des mains du roi, des noix de colas qu’il distribua aux autres.
En ce moment précis, le roi prit une gorgée de vin de palme, il se racla la gorge avec et en aspergea l’assistance en le pulvérisant avec force pour remercier les dieux et les esprits des ancêtres.
- Maintenant, dit-il majestueusement, les débats peuvent commencer.
Pendant que le roi faisait ces gestes, une de ses gardes s’approcha du trône. Mais il attendit que le roi ait fini pour lui parler après avoir fait une révérence.
- Seigneur, Mambu, lui souffla-t-il à voix basse. Il y a dehors un jeune guerrier qui vient du royaume de Bangala et il veut vous voir.
- Faites-le entrer, fit-il.
Pendant que la garde s’en allait pour faire entrer l’étranger, le roi s’adressa aux notables.
- Mes chers amis, nous avons un visiteur qui nous vient expressément du pays de Bangala.
Le jeune guerrier entra précédé par la garde royale. Coiffé d’une toque en peau de léopard avec le museau et les crocs qui pendaient sur le front et la queue qui descendait sur le dos, il portait une superbe tunique en raphia et d’animaux divers qui lui allait jusqu’aux genoux. Elle était de plusieurs pièces cousues les unes sur les autres, chacune de couleurs différentes.
Sa carrure était tellement imposante. Il dépassait le gardien du palais qui le précédait, de plusieurs pouces. Il n’y avait pas parmi les gardes royales ou les guerriers du royaume quelqu’un d’aussi grande masse. Pourtant les gardiens du palais ou les guerriers étaient triés sur les volets selon leurs forces, leurs fortes carrures et leurs muscles. Ils étaient tous de très grandes tailles.
Il s’approcha du trône et s’apprêtait à faire une révérence devant le roi en guise de respect quand ses yeux croisèrent la reine qui était assise à sa droite. Il resta comme pétrifié un moment. La reine aussi ouvrit grandement les yeux, la bouche bée. Elle n’en revenait pas. Le prince de ses rêves !
Le jeune homme fit comme si rien n’était et continua son geste. Et la reine, ayant cru que ce dernier l’avait reconnue, s’attendait à ce qu’il vînt vers elle ou qu’il la salua. Mais elle se ravisa et baissa les yeux pour ne pas se faire remarquer inutilement. Cela se passa tellement vite que personne ne remarqua en effet.
Mambu Ma Nza» signifiait «les affaires du monde».
Mambu Ma Nza» signifiait «les affaires du monde».
La garde à sa gauche avait juste vu l’oeil furtif et étonné que le jeune homme avait lancé vers la reine, mit sur le compte de la surprise que suscitait la grande beauté virginale de la jeune reine à toute personne qui la voyait pour la première fois, fit les présentations :
- Voici le souverain du royaume de Kongo, le Mambu Ma Nza12.
Le jeune, ayant fait comme s’il ne connaissait personne dans l’assistance, s’inclina devant le roi. Ce dernier lui tendit son sceptre qu’il baisa avant de se relever.
- Alors que nous vaut votre visite, jeune homme, demanda le roi fièrement ?
- Grand seigneur de Kongo, dit-il en parfait émissaire. Le souverain roi de Bangala a eu vent de la triste situation qui frappe votre royaume. Et comme vous avez convoqué de tous vos sujets, contenu de la bonne réputation que jouissent les notables de Kongo auprès des miens, sa seigneurie le roi de Bangala m’a envoyé pour suivre ce grand palabre pour voir comment et avec quelle sagesse on traite les problèmes du royaume sur les terres Kongo afin de parfaire mon initiation…
- Eh bien, renchérit le roi, le prince de Bangala est mon hôte. Nous ferons en sorte qu’il soit bien traité et que sa curiosité soit comblée afin d’en faire un grand sage qui étonnera le monde entier par ses sentences.
Le jeune homme le remercia en faisant respectueusement une courbette.
- Qu’on lui donne un siège à côté de la reine, dit-il en désignant l’endroit du doigt, afin qu’il se rende compte de la sagesse de la cour des princes du royaume de Kongo.
On apporta vite un libonga en bois sculpté qu’on posa à droite de la reine, de sorte qu’elle était entre lui et le roi.
Avant que le jeune homme s’assît, comme il passait devant la reine, la garde finit de faire les présentations.
- La reine de Kongo, dit-il.
Le jeune homme s’inclina de nouveau devant la jeune fille qui lui tendit le revers de la main. Sans la regarder dans les yeux, il la prit du bout de ses doigts, posa ses lèvres charnues dessus. Il eut en relevant sa tête enfin le courage de la regarder droit dans les yeux.
- La reine du royaume de Kongo, dit-il sans dissimulation avec une voix révérencieuse, est la femme la plus belle que l’univers n’ait jamais connue.
- Merci, lui répondit timidement la reine, la tête basse en guise de respect.
Elle baissa sa tête, perturbée par cette voix rauque et pleine de douceur, qu’elle avait déjà entendue. Elle n’osait pas lever ses yeux comme elle l’avait fait pour le regarder en face.
- Alors comme ça, vous venez du Nord ?
Elle avait envie de lui poser plein de questions. Mais elle se retenait pour ne pas créer un scandale dans un jour aussi important aux yeux de tous.
Le prince de ses rêves, se disait-elle, n’était finalement qu’un guerrier du royaume voisin. Ce n’était pas le fils des dieux, ce n’est pas le prince des esprits, mais un simple mortel. Et puis, cela se voyait bien. Il pouvait être grand guerrier ou sage : mais il n’avait coulant dans ses veines même pas une goutte du sang royal.
Parce que, quand le fils d’un grand monarque se déplaçait dans la région, on ne regardait pas à la dépense. En grande pompe, il était toujours accompagné d’une suite de gardes pour veiller à sa sécurité, de femmes pour assouvir ses désirs, des servantes pour obéir à la moindre de ses envies et caprices, sa mère nourricière qui l’avait allaité et gardé depuis sa naissance, des porteurs pour l’amener partout où il voulait.
A ce stade précis de ses réflexions, tous ses rêves, ses espoirs, ses attentes au sujet de son prince salvateur s’écroulèrent. Si tel était le cas en effet, il ne lui serait d’aucune utilité. Seul un dieu, un esprit tout puissant, un prince ou un roi pouvait l’aider et la sortir de là. Qu’est-ce qu’elle pouvait attendre d’un simple mortel ? Qu’est-ce que pouvait faire un être temporel pour la sortir de la situation dans laquelle le destin l’avait contenue malgré elle ?
- Oui, ma reine, lui répondit-il en faisant une petite courbette.
La voix forte du jeune homme sortit la reine de sa petite escapade cogitative. Elle semblait tellement absente qu’il n’est pas sûr qu’elle eût entendu la réponse. Pour dissimuler son émoi de voir combien sa présence troublait la jeune reine, le prince de Bangala se tourna courtoisement vers les notables et le roi devant qui il salua avec un coup de chapeau bas et une gracieuse petite courbette.
- D’ailleurs, le roi du royaume de Bangala, le seigneur Mpakassa, ainsi que tous ses sujets vous saluent tous.
- A votre retour, coupa le roi, vous les remercierez en mon nom et aux noms de tous les sujets du royaume de Kongo pour cette marque de respect et surtout pour avoir jugé assez compétent pour parfaire votre initiation. Prenez place parmi nous, jeune homme. Mettez-vous à votre aise. Et si vous trouvez quelque chose à dire, quelque bonne parole, faites, partagez-la avec nous.
- Grand seigneur, votre hospitalité me va droit au coeur. Merci.
- La séance est ouverte, dit le roi d’un air solennel et tonique comme si la présence du jeune homme venait de le stimuler.
La jeune Nkuna fit un grand effort pour dissimuler son émotion et sa joie. Elle fit exprès de caresser du bout de ses fins doigts pleins de bijoux le joli collier suspendu à son cou. Le jeune homme le remarqua de toute évidence. Il détourna furtivement ses regards vers le siège qu’on lui montrait.
* * *
Malgré les quelques lunes passées, la jeune Nkuna avait bien reconnu la voix qu’elle avait entendue dans la cascade le jour où elle avait été attaquée par un lion. Il avait reconnu la carrure athlétique et la prestance princière du jeune homme qui l’avait sauvée et qui était resté jusque là «le prince de ses rêves ». C’était le souvenir merveilleux qu’il en avait gardé.
Le prince des esprits de la forêt ! Celui-là même qui l’avait sauvée quelques lunes plutôt des griffes d’un félin. Mais entant que femme, elle ne pouvait pas prendre la parole dans une assemblée d’hommes. Elle garda dans son coeur son secret.
Elle passait et repassait inlassablement ses doigts fins sur le collier qu’il lui avait remis. Cela lui paraissait quand même bizarre. Car le prince des esprits lui avait dit : « chaque fois que vous porterez ce collier sur vous, je serais là à vos côtés. » Elle l’avait remis sur elle la nuit, et le matin, voilà qu’il était là à ses côtés comme il le lui avait dit. Bizarre. Non ?
Soit que là en ces moments, il était entrain de mentir en se faisant passer pour le prince de Bangala, se disait la petite reine, soit que le jour du sauvetage, il lui avait menti et qu’il n’était pas le prince des esprits de la forêt.
Même s'il ne lui avait pas dit de sa propre bouche qui il l’était exactement, en tout cas, il était évident pour la reine que ce jeune homme ne pouvait venir du royaume de Bangala qui était plus loin au nord-est du royaume de Kongo.
Il ne pouvait bien être qu’un fils de la région de Kongo parce que quelques lunes plutôt, c’était lui qui l’avait sauvée d’une mort certaine près de la cascade dans la région de Kungu. Ce dernier était assez proche de la forêt du Mayumbe.
Aucun homme du nord-est ne pouvait traverser tout seul toute une région, tout un pays pour chasser sur les terres de Kongo. Cela n’était pas impossible mais invraisemblable. Car tout le coeur de l’Afrique était giboyeux.
Ce qui la remplissait de bonheur, c’était qu’elle avait l’impression que ses problèmes étaient finis. Non seulement les siens propres, mais aussi ceux du royaume de Kongo. Bizarre. Elle ne pouvait pas s’expliquer ce sentiment subit qui commençait à l’envahir de la tête aux pieds. Ce jeune homme était comme son esprit protecteur.
Elle remerciait le Nzambi-a-mpungu d’avoir tenu sa parole en envoyant son prince sauver le royaume.
Ce jeune volait un court instant la vedette au roi Mambu. Pendant qu’il s’asseyait, toute l’assistance le suivit de regard. Tout le monde était frappé par sa carrure, sa taille et sa prestance princière. Il leur rappelait vaguement le grand roi Mambu père.
Le roi lui-même ne se priva pas de l’arroser de ses regards paternels se disant en lui-même qu’il aurait été heureux d’avoir un fils pareil. Il avait repris confiance en lui-même parce que ce jeune homme lui rappelait son enfance, sa jeunesse…
* * *
- Votre présence nous comble d’aise, jeune homme, ne se priva pas de commenter le notable Luvwezo en se levant et en gardant ses yeux sur leur jeune hôte. Vous avez l’allure d’un prince et la corpulence d’un guerrier et votre présence apaise les esprits…
Le notable Luvwezo avança vers le trône en parlant. Il parlait fièrement en ponctuant ses mots des gestes mesurés d’un air solennel.
- Je ne pourrais, ô mon roi, prendre la parole devant cette auguste assemblée sans vous dire le songe que j’ai eu cette nuit.
« Figurez-vous, hier soir, après avoir invoqué les esprits de nos ancêtres protecteurs du royaume de Kongo et les dieux de l’univers, je me suis allongé sur ma natte. Comme j’étais fatigué, je me suis assoupi aussitôt.
« Tout d’un coup, j’entends : « Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! Le roi a besoin de vous ! » Je me suis donc réveillé en sursaut. Et qu’est-ce que je vis devant moi ? Les deux hommes qui assurent votre garde, seigneur Mambu.
« Je leur ai demandé ce qu’il y avait. Ils me répondirent la même chose, que le roi avait besoin de moi. Je pris mon sac, puisque j’étais chez moi, et je courus comme un fou pour venir à vous, noble seigneur. Mais chemin faisant, j’étais entrain d’escalader une haute montagne quand mon défunt père me rejoignit en chemin. Il me demanda où j’allais. Je lui dis que le roi m’a mandé et j’ m’en vais le rejoindre. Il me dit :
« Le fils de la sagesse est une bénédiction du ciel, tu ne le rejetteras point ! » Aussitôt, il disparut. Alors j’ai crié lui demandant ce que signifiait ce rêve… pas de réponse. Je criais tellement fort que le guerrier qui montait la garde devant ma suite entendit et entra. Il me secoua et voilà que j’ai ouvert les yeux. Il n’y avait personne à mes côtés sinon la garde qui m’a réveillé. J’étais bien sur mon lit. Voici. Ce n’était qu’un songe. Mais un songe plein de sens et de vérité, j’en suis convaincu.
« J’ai cherché dans ma tête à comprendre ce que signifiait ce rêve. Je me suis levé et j’ai même demandé à la garde de mes appartements, mais personne n’était entré dans ma chambre.
« Pendant que je vous parle, malgré toute ma sagesse, je ne sais toujours pas exactement ce que signifie ce songe. Y aurait-il parmi nous, chers confrères, quelqu’un qui en connaîtrait l’explication ?
Le doyen Watondwa qui n’avait pas pris la parole jusqu’ici, se leva et après avoir fait une courbette devant le roi et frappé trois fois les mains en direction du sage Luvwezo. Il se tourna vers l’assistance.
- Aussi simplement que ce songe puisse paraître, dit-il sans ambages, nous avons la réponse à la question qu’avait soulevée hier devant cette cour, le jeune Ntambani sur l’hypothèse de l’abdication de notre roi…
Le roi écarquilla ses yeux, surpris. Le notable Watondwa était pour lui un précieux allié. Il était encore jeune lorsqu’il prit ses fonctions sous le règne de son père qu’il avait connu personnellement. Très sage, il était l’une des personnes chargée d’assurer son éduction et son apprentissage dans la vie. A la mort du roi père, quand il accéda à la magistrature suprême du royaume de Kongo, il l’avait pris au départ comme son bras droit. Aussi l’entendre aborder le sujet de son abdication, sujet qu’il avait pourtant interdit dans la séance de la veille, était pour lui source d’inquiétude. Son air devint sévère du coup. Il ne savait pas où il voulait en venir.
Car le notable Watondwa n’était pas du genre à braver l’oint des dieux et des ancêtres. C’était un homme très respectueux des traditions. IL observait scrupuleusement les us et les coutumes établis sur les terres de ses ancêtres et enseignait à quiconque de les appliquer, de les vivre, sous peine de voir disparaître la riche sagesse et philosophie des ancêtres bantous.
Le roi ne pouvait pas supporter de lui un affront de cet ordre.
- Dans votre jeunesse, poursuivit-il, ô grand roi, votre père m’avait confié votre initiation. Nous vous avions surnommé « le fils de la force », parce que vous étiez tellement fort et robuste avec cette allure de guerrier que vous avez gardée d’ailleurs malgré le temps et l’âge. A vous voir, disait votre père, c’était toute l’expression de sa jeunesse.
« Certains vous appelaient aussi « fils de la jeunesse ». Non pas que votre père vous eût eu dans son jeune âge, mais, très agité et turbulent, vous incarniez aussi la vitalité qui symbolise la jeunesse.
« Les esprits des ancêtre sont clairement dit cette nuit à mon confrère Luvwezo, si j’ai bien noté, que le fils de la jeunesse ne devait pas être écarté, rejeté.
« N’est-ce pas, demanda-t-il au sage Luvwezo assis derrière lui, qui acquiesça de la tête ?
L’air maussade du roi commençait à s’éclaircir petit à petit. Il parut presque souriant puisqu’il voyait maintenant où son vieux parrain dirigeait sa réflexion.
L’air maussade du roi commençait à s’éclaircir petit à petit. Il parut presque souriant puisqu’il voyait maintenant où son vieux parrain dirigeait sa réflexion.
- Aussi, poursuivit-il en se tourna complètement vers tous les sujets comme s’il s’adressait à eux particulièrement, reprendrais-je ce qu’avait dit hier notre roi. Il n’est pas question que notre seigneur abdique. Aucunement. Nous devons et allons au contraire chercher à trouver, à proposer des solutions plus pertinentes que celles que nous avions déjà énoncées. Mettre quelqu’un qui n’a pas du sang royal, même en intérim en attendant je ne sais quoi, serait aussi une sorte d’abdication.
« Nous devons implorer les dieux, nous devons implorer les esprits de nos ancêtres pour qu’ils accordent au roi un fils qui lui succèdent… Mon roi, j’ai ainsi parlé ! »
- Merci, mon cher Watondwa, renchérit le roi en frappant de main pendant que son parrain après avoir fait sa courbette, regagnait sa place. Je suis ravi que les esprits de nos ancêtres vous aient dirigé dans la voie de la justice.
Le jeune Ntambani ne pouvait pas se contenir. Il demanda à parler…
- Puis-je avoir votre autorisation, noble seigneur de parler, puisqu’il me semble que beaucoup n’avaient pas compris ma pensée que je m’en vais éclaircir.
- Autorisation accordée, dit le roi d’un air détaché.
- Je voudrais avoir votre attention, nobles seigneurs. Je vais m’appuyer sur ce que vient de dire papa Watondwa.
« C’est vrai. Nous devons implorer les dieux ! Mais, de grâce, que croyez-vous que nous sommes entrain de faire ici. Manger ? Danser ? La grande fête qu’avait organisée le roi pour ses épousailles est finie depuis des lunes. Implorer la grâce des dieux, solliciter le pardon de nos ancêtres, c’est ce que nous faisons depuis des lustres, c’est ce que nous sommes encore entrain de faire céans.
« Mais à supposer que le ciel vous accorde un fils de la petite, de la grande reine ou d’une de vos concubines. D’ici jusqu’à ce qu’il grandisse, vu votre âge avancé, vous ne verrez sûrement pas son intronisation. Et si vous venez à disparaître dans les jours qui viennent, devons-nous donc laisser le trône vacant jusqu’à ce que, jusqu’à l’intronisation de cet héritier que nous n’avons pas encore, que nous ne sommes même pas sûrs d’avoir de votre vivant ?
« Permettez-moi, mon roi, de douter de la pertinence de vos jugements. Il y a quelque chose qui vous échappe, chers confrères, notamment cette réalité qui est pourtant visible, palpable… »
- Sachez, mon petit Ntambani, dit le roi qui vit clairement de quoi parlait le jeune homme, que j’en ai pleuré toute la nuit…
- Cela est la preuve de votre maturité, seigneur Mambu, dit une voix à l’arrière de la salle.
- Merci, dit-le roi qui scruta le fond de la salle pour voir celui qui avait parlé.
Le prince de Bangala, la petite reine, les concubines et tous les sages aussi se retournèrent pour voir.
Le prince de Bangala, la petite reine, les concubines et tous les sages aussi se retournèrent pour voir.
Le jeune hôte avait l’air à la fois surpris et un peu amusé de voir comment ils se jetaient des paroles les uns les autres, comme des boulets de canons auxquelles répondait par à coup l’autre. C’était un jeu super qu’il pouvait introduire dans la forêt pour amuser les animaux. C’était la première fois qu’il assistait à une telle discussion.
L’homme qui avait laissé échapper cette parole qui lui valut le remerciement du roi, c’était le redoutable sorcier Lumumba. Il avait la peau grise et des cheveux tout blancs comme la blancheur qui coiffe les hautes montagnes des pays de bantou-Hutus dans le Nord-Est. Il s’aidait d’un bâton pour se lever et avancer vers le trône en contournant l’assistance.
Un jour qu’il rentrait d’un long voyage, fatigué de marcher, il résolut de camper au bord de la rivière Nzadi avant de poursuivre son chemin. Pendant qu’il dormait, il avait été attaqué par un crocodile. Le reptile voulait lui enlever la jambe, mais avec son bâton de pèlerin, il lui asséna un coup violent qui lui arracha un croc. Blessé, le reptile se sauva dans le fleuve. Il ramassa le croc du reptile et en fit la médaille blanche qu’on prenait pour de l’ivoire qui pendait sur son cou. La canne dont il s’aidait à marcher, et bien, c’était son bâton de pèlerin. Il ne s’en séparait plus jamais.
« Prenez-moi tout entier si vous voulez, disait-il pour rigoler à qui voulait l’entendre pour résumer son histoire, vous n’aurez qu’un corps sans vie : mais si vous prenez aussi mon bâton avec moi : vous m’avez vraiment eu. Car je ne suis plus sans lui. »
- Jusqu’ici, j’ai retenu, dit-il en marchant vers le trône aussi noblement qu’il le pouvait, l’éloquent proverbe que nous a cité le jeune Ntambani. Il le tient de son sage père, je précise. Effectivement, le chien qui ramène le gibier blessé à son maître, ne peut le faire qu’après l’avoir suivi à la trace de son sang jusqu’à l’endroit où, affaibli, le gibier tombe raide.
« C’est merveilleux, l’intelligence. C’est merveilleux de comprendre les choses, dans leurs tenants et dans leurs aboutissants. Mais si cette intelligence dont vous vous enorgueillissez ne vous porte pas à la réussite, à la paix et à la sagesse de l’existence, elle est inutile et ne vous sert à rien. Je préférais dans ce être con tranquille avec qui il fait bon de vivre à un savant qui ne sait pas vivre avec les autres, ni se comporter dans la société, qui ne sait pas ce que c’est l’amour des autres…
D’un geste rapide à cause sûrement de son bâton qui l’empêchait de bien faire ses mouvements comme tous les autres, il fait sa révérence devant le roi et poursuivit son laïus.
« C’est magnifique quand on peut d’un large coup d’oeil saisir le fond de la vie, le sens de l’existence, la raison des choses pour expliquer les lois, les règles, les us, les coutumes afin de changer nos habitudes. Je parle de changer les mauvaises habitudes que nous avons acquises et que nous défendons chèrement comme si elles faisaient partie intégrante de nous, de notre être. C’est la sagesse qui nous donne de voir vraiment cette beauté qu’ont les choses.
Le sage Lumumba avait l’habitude, et c’était là sa particularité, d’accompagner ses mots par des gestes sommaires et rapides. Il s’appuyait de tout son poids sur sa canne d’une main et faisait ses gestes expressifs de l’autre main. C’était amusant. Ce qu’on ne comprenait pas, on le comprenait mieux et avec force par les gestes.
- Et si nous appliquons cette vérité au problème qui nous tracasse en ce jour, en remplaçant ce qui doit l’être, il en ressort que nous devrons trouver dans le passé l’endroit exact où nous avions commis la faute qui nous fait souffrir, avec qui nous l’avons commise…
« Celui qui va en prison, c’est le coupable. Vous conviendrez avec moi que ce n’est pas l’innocent. Qui est innocent ici ? Le peuple. Ce peuple est innocent. Il est innocent et il souffre. Les femmes sont innocentes. Elles souffrent elles aussi parce qu’elle sont touchées dans ce qu’elles ont de plus précieux : leur maternité. Mais ce ne sont pas elles qui sont blessées. Qui est blessé ici ? Notre roi. C’est notre roi qui est blessé. IL est blessé du plus profond de son être.
Il se tourne vers le roi d’un air compatissant et triste.
« Voyez combien est grande sa souffrance. »
Il se retourna vers les autres notables.
Il se retourna vers les autres notables.
« On supporte mieux certains problèmes à un âge plus jeune que dans la vieillesse. C’est ainsi que de voir combien son roi moralement souffrant, touché dans sa chair, le peuple souffre et tout le royaume avec lui comme un seul homme dans un même corps. Nous souffrons tous de ce que notre roi que nous aimons tant, aille mal. Notre royaume tout entier en pâtit et n’a plus d’avenir.
« Suivons le gibier blessé à la trace jusqu’à l’endroit où il va tomber… »
« Ce n’est pas le peuple qui est coupable d’avoir aimé son roi et de l’avoir honoré, respecté comme le demandent les dieux. Ce ne sont pas les notables, les sages qui sont accusés d’avoir servi leur roi comme l’exigent nos coutumes et nos lois, enfin, ce n’est pas le royaume qui est maudit pour avoir eu à sur son trône le fils de tous les souverains qui l’ont vaillamment servi, défendu et protégé ses frontières, mais, hélas, hélas, encore hélas, c’est vous, notre noble roi, seigneur de Kongo, qui êtes en cause. Vous en êtes convaincu, vous-mêmes que vous avez commis pas mal d’erreurs dans votre jeunesse, dans votre passé.
Le prince de Bangala parut un peu étonné. IL prit soin de remarquer que le débat tournait autour du vieux monarque. Tout le monde ne parlait que de ses erreurs. Il commençait à se demander quelle affreuse bêtise il avait faite pour que tout le monde le tançât de la sorte. Il avait copris aussi que tout le respect et la soumission dont ils faisaient preuve devant cette cour, étaient hypocrites. Mais que pouvait-il faire.
Dans son coin, il observait silencieux. Accepté comme hôte du roi, c’était déjà énorme.
- Donc, poursuivait le sage notable, il nous faut d’abord trouver la faute, bien cadrer l’époque, le temps où elle avait été commise, les personnages en cause dans cette histoire… Alors nous ramènerons la paix dans le royaume Kongo.
« Ô souverain roi de Kongo, vous allez beaucoup aider cette assemblée à avancer si vous fouillez bien dans votre passé, au plus profond de votre mémoire d’homme. Il y a peut-être quelque horrible faute que vous ayez commise, dont vous ne vous rappelez plus, mais qui met tout le royaume en péril.
« Car aucune faute ne restera cachée, aucune ne restera impunie. Tout doit être découvert et étalé au grand jour. C’est là que se trouve la solution à notre problème.
« Nobles seigneurs, honorables confrères, mon roi, j’ai parlé… »
Le grand sorcier, Lumumba, alla s’asseoir comme il était venu claudiquant avec sa canne fièrement sous les applaudissements de l’assistance. Le roi fronça ses sourcils alors que le sage Luvwezo caressait sa petite barbichette en se redoutant toujours que le souverain Mambu piquât sa colère et qu’il renvoyât l’assemblée.
Le grand sorcier, Lumumba, alla s’asseoir comme il était venu claudiquant avec sa canne fièrement sous les applaudissements de l’assistance. Le roi fronça ses sourcils alors que le sage Luvwezo caressait sa petite barbichette en se redoutant toujours que le souverain Mambu piquât sa colère et qu’il renvoyât l’assemblée.
Le jeune hôte du roi, guerrier du royaume de Bangala, se demandant ce que le vieux monarque allait répondre à ces propos qu’il trouvait être une attaque de front, se tourna vers lui puisqu’il se raclait la gorge avant prendre la parole.
- Mes chers amis, grands sages du royaume de Kongo, dit-il avec beaucoup de mal, je ne vous cache pas la vérité, depuis hier, j’ai fait le tour de tout mon passé, jour pour jour, jusqu’à aujourd’hui pour dénicher la moindre de mes incartades qui soit aussi grave pour générer telle punition de la part des dieux.
« Mes fautes de jeunesse sont celles que la plupart des jeunes commettent dans leur adolescence. J’étais têtu, turbulent et désobéissant. D’ailleurs le notable Lumumba en sait quelque chose. D’autres ici présents peuvent aussi témoigner de cela.
« Toute cette nuit, j’ai pensé à mon enfance, mon adolescence, mais je n’ai rien trouvé qui puisse mettre les dieux et les esprits de nos ancêtres dans une telle colère.
- Il faut bien réfléchir, mon seigneur. Car de notre côté nous avons pensé que le fait que mon défunt père, le grand roi Mambu père, n’a pas pu sa donner sa bénédiction avant sa mort, serait la source de tous ces maux.
- Peut-être, répondit-le roi d’un geste impuissant, je n’en sais rien.
- Mais je ne pense que cela suffise pour que le ciel me fasse, nous fasse subir un tel châtiment ? D’ailleurs, le roi ne vous avait pas refusé sa bénédiction comme tout le croit jusqu’aujourd’hui, mais vous n’étiez simplement pas là pour la recevoir. C’est différent.
« Mais je me demande s’il n’y a pas plus grave que ça. Tenez : je me posais la question de savoir s’il n’y avait pas une des victimes de vos extravagances juvéniles, un homme ou une femme que vous aurez gravement offensée, crie vers les dieux et demande que justice lui soit rendu.
Le jeune hôte du roi parut s’intéresser quand le vieux sage parla d’une femme que le roi aurait gravement offensée. Il pensait à une personne particulière qu’il connaissait bien. Mais il se dit que ce ne pouvait pas être elle.
- Je n’en sais rien, répéta le roi encore. Mais si quelque chose ne revient à l’esprit, je ne manquerai pas de vous le faire savoir.
- Je me rappelle, poursuivit le sage Luvwezo, du temps où mon père me disait : « Mon fils, que jamais un jour dans cette existence, votre semblable ne maudisse les dieux à cause du mal que vous lui aurez fait. Alors les dieux se dirigeront leurs colères sur vous, puisque c’est qui avez causé cette malédiction.
« Qu’en tout temps, me répétait-il, les hommes, les femmes, les enfants, les êtres et les choses bénissent les dieux et les ciels à cause du bien que vous leur aurez faits. Alors votre route sera plane et sur vous demeura la bénédiction des dieux et des ancêtres.
- Alors prions le ciel, conclut le roi Mambu. Nous demanderons aux dieux de nous faire savoir comment conjurer ce terrible sort.
Le jeune homme assis à côté de la reine commença à s’ennuyer. Depuis qu’il était là, ce débat n’avait aucun intérêt à ses yeux. Du peu qu’il venait d’entendre déjà, il savait à peu près qui était le roi Mambu, sa vie passé, sa jeunesse, ses erreurs, que son père n’avait pu lui donner sa bénédiction avant sa mort : mais il n’en avait rien tiré, en tout cas rien qui pouvait à ce point autant troubler le coeur de tout un peuple, le coeur d’une femme.
Il avait compris le vrai problème qui tracassait le roi et qui l’avait poussé à convoquer tous ses sujets, les sorciers et les notables à Nsoso. Le vieux monarque n’avait pas d’enfant pour lui succéder. Et comme il était décadent, il fallait trouver rapidement une solution pour pallier à cela.
En tout et pour tout, cela confirma ce qui se disait sur le roi. Mais il ne pouvait pas, d’ailleurs personne n’avait pu dire exactement l’erreur fatale du roi qui lui avait coûté la privation d’un fils sur le trône du royaume.
- Ah, finit-il par se dire au fond de lui-même, si ma mère était là !
Il pensait en effet que si sa mère restée dans son royaume, était là, elle allait peut-être révéler à la cour la plus grave faute du roi. Malheureusement elle n’était pas là. Elle devait alors bien connaître le roi Mambu.
Il concentra son doux regard sur le joli visage qui, à ses côtés, brillait comme le soleil d’une extraordinaire beauté, se disant qu’il avait de la chance.
Il concentra son doux regard sur le joli visage qui, à ses côtés, brillait comme le soleil d’une extraordinaire beauté, se disant qu’il avait de la chance.
Sans pouvoir faire grand-chose pour sauver cette assistance qui s’embourbait dans des longues diatribes contre leur roi, le jeune hôte du roi se contenta d’être aux côtés de l’une des plus exquises et admirables femmes du royaume de Kongo. Il était tellement ému et la pensée imbue d’elle que l’une des concubines assise derrière s’en rendit compte.
Elle aussi le regardait aussi avec intérêt. D’ailleurs quelle jeune femme n’aurait succombé sous
les charmes du jeune étranger ! Elle fit signe à une autre.
Mais toute l’attention du jeune étranger avait choisi de se déverser uniquement sur la jeune petite reine de son coeur. Celle-ci sentit d’ailleurs sur elle se poser les regards du jeune homme comme la couronne la plus belle qu’une femme n’eût jamais portée. Une douce fleur d’amour que ceux qui jouaient au jeu de l’amour et du hasard gardaient jalousement dans leurs coeurs et dont ils devaient laisser la douce épine s’enfoncer dans leurs propres chairs, de la peau jusqu’à la moelle.
Muette comme une carpe, figée comme une statue, elle ne pouvait pas se retourner. Elle laissait son regard se balader ça et là sur l’assistance sans savoir en fait exactement sur quoi le poser.
Depuis son arrivée, pendant que le roi et ses sujets parlaient, la reine avait discrètement les regards sur le jeune guerrier de Bangala. Quand celui-ci avait les yeux sur l’assistance, elle le regardait intensément d’un air interrogateur, puis dès qu’il se tournait vers elle, elle regardait brusquement de l’autre côté comme si rien n’était. Elle n’avait pas le courage d’affronter son regard. En ces moments là, elle sentait son coeur battre de plus en plus fort comme si un troupeau d’éléphants y avait fait irruption.
Elle fermait les yeux et se laissa emporter par les images qui lui emplissaient la tête et le coeur. Elle n’avait pas oublié. Elle n’avait rien oublié. La seule beauté masculine qui l’avait éblouie au bord de la cascade. Dans la fraîcheur qui se mêlait à la chaleur du soleil en plein midi, dans la solitude et l’isolement de son âme au jour des adieux, dans le calme et la sérénité où son coeur avait besoin des réponses pour comprendre sa vie et sa destinée, une seule image magique venait de temps en temps à la fois perturber la volonté d’une reine qui voulait honorer son roi et caresser ses attentes d’une femme éprise d’une utopie.
Elle fermait les yeux et se laissa emporter par les images qui lui emplissaient la tête et le coeur. Elle n’avait pas oublié. Elle n’avait rien oublié. La seule beauté masculine qui l’avait éblouie au bord de la cascade. Dans la fraîcheur qui se mêlait à la chaleur du soleil en plein midi, dans la solitude et l’isolement de son âme au jour des adieux, dans le calme et la sérénité où son coeur avait besoin des réponses pour comprendre sa vie et sa destinée, une seule image magique venait de temps en temps à la fois perturber la volonté d’une reine qui voulait honorer son roi et caresser ses attentes d’une femme éprise d’une utopie.
- Mais si les dieux l’ont envoyé ici, se disait la belle, pourquoi ne se lève-t-il pas pour raisonner cette assistance de sa sagesse ?
Tandis qu’elle se disait que cela n’était encore qu’un rêve et qu’elle devait arrêter de se fourvoyer bêtement comme une enfant, de son côté, le jeune prince avait de plus en plus la conviction que c’était pour elle que les esprits l’avaient envoyé et conduit dans la cour du roi.
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Chapitre 10
LE FILS DU ROYAUME
Il n’y avait pas de hasard dans l’univers du bantou. Il n’existait pas dans l’homme bantou qui était dans son « étant », « passé-présent-futur », lié à toute chose, à tout être, à toute cause, à toute parole, à tout acte, à tout effet, à toute conséquence.
Tous les événements, tous les êtres visibles ou invisibles, toutes les choses réelles ou imaginaires, tous les hommes proche ou lointain, tous les dieux, tous les esprits, tous les ciels, tout le vide, tout le néant, toute la terre et tout ce qu’elle contient, tout géant univers dans tout cosmos titanesque, étaient unis dans leur étant et dans leur destinée en une masse unique et infinie fait des êtres et de non-êtres. Une loi éternelle les régissant établissait leur cohésion et leur co-existence : Nzambi-a-pungu. C’est lui qui dirigeait et organisait tout. Rien ne lui échappait. Le bien que l’on faisait aux autres lui revenait. Le mal que l’on leur faisait aussi frappait à la porte de ses oreilles pour se faire entendre.
Là où les peuplades des royaumes du Nord voyaient le vide ou le néant, pour le bantou, tout était plein, tout était matière dans laquelle agissaient des esprits, des dieux, des êtres et des choses dans une interaction fondamentale, énergique et éternelle.
Le monde parallèle, le monde des dieux et des esprits, était lié au monde sensible où vivaient les êtres et les choses visibles autour de l’homme.
Pour changer le monde où nous vivons, réparer nos erreurs, il fallait dans la prière et les incantations, des sacrifices, implorer les dieux afin qu’ils modifient dans leur monde spirituelles les données que de nos paroles et de nos actes leur avaient transmises avec leurs désastreuses ou bénéfiques conséquences.
Quand l’esprit qui agissait dans la matière était de mauvais aloi, la matière en soi-même accomplissait des mauvaises actions. Vice versa.
* * *
Un homme s’approchait portant dans ses bras comme un bébé une calebasse de vin de palme. Il avait le visage voilé par un masque, et le corps couvert de fils de raphia de la tête au pieds comme les sorciers ou les oracles lors des grandes fêtes ou des cérémonies religieuses. Il n’y avait qu’eux qui pouvaient mettre pareille tenue après des longs mois d’initiation.
N’importe qui ne pouvait s’improviser oracle. Alors que les regards intrigués de toute l’assistance étaient braqués sur lui, il avançait silencieusement d’un pas lent, mais sûr et résolu. Il s’arrêta devant le trône en face du roi.
Le jeune guerrier de Bangala qui n’avait rien compris de tout cela, curieux, se rapprocha de la reine.
- Et là, demanda-t-il d’un air amusé, qu’est-ce qui va se passer.
- Je ne sais pas, répondit la pauvre aussi inquiète. Personne ne connaît ce sorcier.
Certaines personnes interdites de paraître en public sur décision du roi, étaient parfois condamnées à se couvrir ainsi toute leur vie. Comme les mendiants. Les prostituées aussi, mais, pour elles, c’était différent. De leur propre gré, elles ne se couvraient la tête que quand elles recevaient pour que les gens ne les reconnussent dans la rue et qu’elles ne dépréciassent ainsi leurs familles, si elles en avaient en terre Kongo. Elles ne traînaient pas en public au coin des rues, mais elles recevaient dans des maisons closes à l’écart des villages. C’étaient souvent des filles et femmes étrangères qui avaient été bannies dans leurs royaumes et venaient s'établir en terre Kongo.
Et aucune garde ne l’avait annoncé. Elle n’avait même pas eu ni le besoin, ni le temps de le faire. Puisqu’il était entré au moment où, au fort du débat, la garde aussi suivait le déroulement de la réunion avec attention.
Personne n’osait lui demander qui il était, d’où il venait. Il posa par terre la calebasse qu’il avait sur les bras et, d’un geste bien rapide, il retira le masque qui couvrait sa tête et dévoila ainsi son visage.
C’était une femme.
Dès cet instant, il y eut un tel tohu-bohu dans la salle qu’on ne savait plus exactement ce qui s’y passait. C’était la totale panique. A chacun de sauver sa vie.
Les uns, prenant leurs jambes sur leurs cous, s’empressaient vers la sortie, les autres se rendaient compte qu’en fuyant, ils avaient oublier qui sa calebasse de vin, qui son couvre-chef, et certains, surtout les femmes, poussaient des cris de malheur alors que la garde royale courrait vers le roi et la reine pour les protéger.
- La sorcière de Mayumbe, criaient ceux qui l’avaient reconnue en détalant !
- Mama ! s’écria d’étonnement le jeune Mahiza qui comprit que les choses allaient mal tourner pour lui et sa mère et accourut vers elle.
La petite reine voulut elle aussi se sauver, mais quand elle entendit le jeune homme appeler la vieille dame «mama», elle s’arrêta. Son regard oscilla entre le jeune homme et la vieille un moment puis, elle s’évanouit dans les bras d’une des gardes royales, qui la posa par terre et essayait de la réanimer.
Le roi, surpris, resta sans voix. Le jeune Mahiza courut vers sa mère et la prit par les bras et la secoua un peu.
- Mais qu’êtes-vous venue faire ici, lui demanda-t-il ? Pourquoi m’aviez-vous suivi ?
Voyant le jeune qu’ils avaient accueilli et applaudi une heure plus tôt comme le jeune et bel émissaire du roi de Bangala, parler avec la sorcière de Mayumbe et l’appeler « maman », les notables et certains hommes qui essayaient de s’enfuir, revinrent sur leurs pas. Cela devenait franchement intéressant. Aucun sage, aucun notable, aucun sorcier ne voulut manquer cette scène.
Voyant le jeune qu’ils avaient accueilli et applaudi une heure plus tôt comme le jeune et bel émissaire du roi de Bangala, parler avec la sorcière de Mayumbe et l’appeler « maman », les notables et certains hommes qui essayaient de s’enfuir, revinrent sur leurs pas. Cela devenait franchement intéressant. Aucun sage, aucun notable, aucun sorcier ne voulut manquer cette scène.
- Votre mère, s’étonna hautement le roi, à la fois perdu et en colère ? Votre mère, cette vieille sorcière ! Alors comme ça, vous nous avez menti. Vous avez utilisé la ruse pour pénétrer dans le palais. Vous n’êtes pas l’émissaire du roi de Bangala....
Il eut un long silence dans l'auditoire.
- Je vous avais interdit, reprit le roi un peu hésitant, à vous et à votre mère de revenir en terre Kongo. Et là, vous avez désobéi aux ordres de votre roi !
Il eut des murmures par ci et par là.
- Garde ! Saisissez-vous d’eux !
- Restez où vous êtes, ordonna d’un ton sérieux et autoritaire le jeune Mahiza, ou je vais dépecer votre royaume à la hauteur des erreurs de votre roi !
La garde royale, faisant fi de cet ordre, s’avança.
- Obéissez à son ordre, leur dit fermement la petite reine qui reprit ses esprits. Il est capable d’accomplir ce qu’il dit.
- Vous aussi, femme, dit le roi stupéfait ? Vous saviez depuis le début que ce jeune homme n’était pas l’émissaire du roi de Bangala, et vous ne nous aviez rien dit.
- Je connais cet homme, seigneur. C’est lui qui m’avait sauvé il y a quelques lunes des griffes du lion le jour où je devais faire mes adieux à ma vie de jeune fille au bord de la cascade. Je sais qu’il a la force et le pouvoir d’accomplir ce qui lui sort de la bouche.
- Femme, vous m’avez trahi !
- Cette femme ne vous pas trahi, dit la vieille femme, roi Mambu. Mais vous vous êtes trahi vous-même.
-Taisez-vous, lui cria le roi. Vous n’avez pas droit de parler dans cette cour. Garde ! Saisissez-vous d’elle.
Le jeune Mahiza poussa un cri strident et long. Il sortit sous coutelas et se mit en position de combattre en protégeant derrière lui sa mère.
- Le premier qui s’approche de ma mère, lança-t-il aux gardes qui s’approchaient d’elle, je l’envoie rejoindre ses ancêtres.
On entendit du dehors des cris des gens en débandade avec de barrissements d’éléphants, des rugissements des lions et des cris stridents des singes et d’autres animaux sauvages. Quelques uns qui étaient sortis en courant rentrèrent de la même façon pour trouver protection derrière le roi cerné par sa garde. Il y avait déjà quelques uns de ses sujets, tous saisis d’une grande frayeur.
Quelques minutes seulement avaient suffi pour que le félin qui voulait dévorer la reine, le boa qui allait engloutir la guenon, et toute la meute des singes sauvages, tous ses amis de la forêt, envahissent la salle du trône faisant un demi cercle derrière le jeune Mahiza.
Les notables, les sorciers, les sages, apeurés parlaient entre eux. Ils regardaient le jeune prince, étonnés de voir comment, d’un seul cri, il avait fait venir au palais tous les animaux sauvages de la forêt. C’était étrange. Ils n’avaient jamais vu cela.
- J’avoue, dit le sage Luvwezo qui prit son courage pour passer devant et parler, que je comprends plus ce qui se passe ici. Quelqu’un peut-il nous donner des explications ?
- Les explications, dit la vieille femme, vous les aurez, sage Luvwezo…
-Taisez-vous, femme, coupa le roi en se tournant vers elle. En terre Kongo, une femme ne prend la parole que quand le roi lui en donne l’autorisation. Et je ne pense pas vous en avoir donné.
-Taisez-vous, femme, coupa le roi en se tournant vers elle. En terre Kongo, une femme ne prend la parole que quand le roi lui en donne l’autorisation. Et je ne pense pas vous en avoir donné.
Il alla d'un pas autoritaire et sûr devant le jeune Mahiza et lui parla les yeux dans les yeux pour montrer sa grandeur royale.
- D’abord, vous ! Vous vous êtes présenté ici comme un émissaire du roi de Bangala, alors que vous êtes le fils de la sorcière du Mayumbe. Pourquoi une telle ruse pour vous introduire dans mon palais? et de quel droit?
- J'ai le droit de savoir pourquoi la nouvelle de votre situation intringue ma mère et la plonge dans une grande tristesse.
- Taisez-vous, jeune homme, quand je parle, lui coupa le roi.
Il se retourna vers la vieille dame.
- Et vous, vieille sorcière, continua-t-il en cherchant les regards de la vieille femme derrière Mahiza, pourquoi vous êtes-vous introduite ici dans la peau d’un oracle ?
« Et vous, ma reine, s’adressant finalement à la petite reine, vous en qui le royaume avait fondé l’espoir de lui donner un héritier sur le trône, vous vous être vautré dans ce complot pour nous perdre !
- Mon roi, coupa le sage Luvwezo d’impatience, je parle au nom de tous les sujets du royaume de Kongo. Nous exigeons des explications !
- Les explications, renchérit la vieille femme, qui écartant doucement son fils d’une main, passa devant en face du roi, vous les aurez quand je vous dirai toute la vérité sur votre vénérable roi, sur tout le mal qu’il a fait à son peuple dans ce royaume.
- Quelle vérité, lui demanda le jeune Mahiza qui lui non plus ne comprenait que trop ce qui se passait ? Qu’est-ce que vous allez leur dire, mère ?
Le visage du roi devint de plus en plus gris de colère. Il lui coulait des grosses gouttes de sueurs. Mais il les regardait un moment sans aucune réaction, puis ajusta dignement sa tenue en se raclant la gorge d’un timide toussotement.
- Vous voulez être explicite, vieille sorcière, demanda-t-il ?
- Avec tous les respects que je vous dois pour votre âge, s’énerva le jeune Mahiza en dirigeant son coutelas vers lui, je ne vous permets pas, mon seigneur, de proférer des insultes à l’endroit de ma mère !
- Soit, fit le vieux monarque. Alors dites-nous pourquoi, alors que nous sommes entrain de débattre d’un problème de plus haute importance pour notre royaume, vous vous êtes introduits par ruse au palais, sachant que vous n’y avez pas été conviés ? Pourquoi ?
- Seigneur Mambu, dit la vieille dame d’un ton sérieux qui caressa dans le sens du poil l’ego du vieil homme, je suis mussikongo comme vous tous ici présents…
Mussikongo : c'est-à-dire fille née sur les terres du royaume de Kongo. Pluriel : bessikongo.
Quand tout le monde entendit que celle qu’ils appelaient « la sorcière du Mayumbe » dire qu'elle était «mussikongo» comme eux, ils firent silence et l’écoutèrent avec une attention redoublée d’un soupçon de méfiance. Car tout le monde voulait savoir à la fin ce qui avait pu se se passer dans son existence pour que cette fille du Royaume Kongo finisse comme ça.
- En conséquence, poursuivit-t-elle, les affaires de ce royaume me concernent aussi de plein droit. Je vais vous parler de chose très importante qui ruine votre royaume, j’en suis sûr. Mais avant tout, je prie à vous roi Mambu et à tous les sujets ici présents, de nous pardonner la façon dont nous nous sommes introduits en ces lieux. En effet, si nous nous étions présentés sous nos vraies identités, en tout cas celles que tout le monde nous a collées sur le front, vous ne nous auriez pas laissés entrer. Mais je vous demande d’abord de vous asseoir. Ensuite je parlerai de ce qui vous intéresse...
Le vieux monarque se tourna vers le sage Luvwezo pour avoir son assentiment. Ce qu’il fit d’un singe de tête. Et tous les notables reprirent leurs places. Le roi remonta sur son trône, la reine sur son siège, les gardes royales derrière le trône. Mais Le jeune Mahiza resta debout à côté de sa mère. Il fit signe à ses amis les bêtes sauvages qui se mirent elles aussi en position de repos.
- Je ne suis pas, poursuivit sur le même ton la vieille femme, cette sorcière que tout le monde redoute, qui ravage tout sur son passage, jetant mauvais sort par ici, malédiction par là. Moi et mon enfant, nous avions été traités injustement dans ce royaume jusqu’à ce jour. Si les dieux ne nous avaient pas protégés, nous ne serions plus de ce monde. Ce n’est pas de mon fait si toute personne qui s’en était prise à moi ou à mon fils, s’était attirée la colère des dieux.
« Je suis originaire de la région de Kungu et du village de Ngungu-Kimbanda comme la reine. Je suis la fille aînée du vieux sage Mambaka aujourd’hui disparu et que certains d’entre vous ont sûrement connu sous le règne du roi Mambu, père, puisqu’il avait aussi siégé dans ce palais avant vous.
Lorsqu’elle prononça le nom de Mambaka, le roi fronça les sourcils et devint de plus en plus dubitatif. Ses regards croisèrent ceux du sage Luvwezo qui approuva la vieille femme d’un signe de tête.
Lorsqu’elle prononça le nom de Mambaka, le roi fronça les sourcils et devint de plus en plus dubitatif. Ses regards croisèrent ceux du sage Luvwezo qui approuva la vieille femme d’un signe de tête.
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Chapitre 11
SOEURS DE COEUR
Du temps du roi Mambu-Manzambi, le père de l’actuel roi, bien qu’il était encore jeune, le vieux sage Luvwezo avait effectivement connu un notable du nom de Mambaka.
Mais, du jour au lendemain, il avait subitement disparu avec toute sa famille sans laisser des traces. Plus personne n’avait eu de ses nouvelles. On ne savait pas où il était passé avec toute sa famille. Disparu. Evaporé.
La rumeur prétendait qu’il était allé se réfugier avec sa famille dans un autre royaume sous un autre nom.
- Je me souviens même, dit le vieux sage pour appuyer le récit de la vieille femme, qu’il avait une fille très belle qui était promise à une très riche notable de la région de Kungu.
Personne en effet ne savait dire vraiment pourquoi cet homme qui avait tout pour être heureux avec la beauté de sa fille, ce sage notable qui était d’ailleurs bien considéré dans son village, dans sa région et dans son royaume, avait subitement tout quitté pour disparaître de cette façon et ne plus donner des ses nouvelles.
Certaines mauvaises langues disaient qu’il avait été banni du royaume par le roi père pour avoir
refusé la main de sa fille au fils du roi.
- Oui, admit la vieille qui prit le temps de respirer.
Elle avait de plus en plus du mal à parler, prise d’émotion, la gorge serrée.
- C’était ma petite soeur… Elle était belle, très belle. Elle était destinée à une vie heureuse comme toutes les jeunes filles de ce royaume… chaque fois que je la voyais, sa joie de vivre, sa façon d’être, redonnait la force et l’espoir à toute la famille… J’étais fière de montrer ma soeur à toutes mes amies. Et mon père… Mon père se vantait de sa beauté dans tout le royaume. Mais un jour…
Elle ne put retenir son sanglot.
« … la vie de ma petite soeur fut brisée par un jeune homme qui était possédé par les démons de la concupiscence, un jeune homme qui ne pouvait pas retenir des envies qu’il assouvissait sur toutes les femmes qui avaient malheur de croiser son chemin…
Elle prit encore le temps de respirer avant de continuer.
Elle prit encore le temps de respirer avant de continuer.
« Un jour, je m’en rappelle très bien, c’était vers le soir, quelque peu avant le déclin du soleil. Ma soeur était descendue à la rivière pour chercher de l’eau. D’habitude, nous allions ensemble. Mais comme j’étais occupée à piler du manioc, elle avait résolu d’y aller seule pour ne pas perdre du temps à m’attendre. Jamais je ne me pardonnerai de l’avoir laissée descendre à la rivière toute seule….
Elle pleura encore en versant d’abondantes larmes. Le jeune Mahiza vint auprès d’elle, la prit dans ses bras.
- Allez, mère, lui dit-il pour la consoler. Ce n’était pas de votre faute.
- Voulez-vous en venir au fait, femme, dit le roi dont la patience était tenue en haleine ! Puisque elle bien triste l’histoire de votre famille, mais cela n’explique pas votre intrusion dans ce palais par la ruse.
Tous les autres, notables, sages, sorciers, guerriers, femmes, étaient aussi de cet avis. Ils commençaient à perdre patience. Le roi même en parut visiblement agacé.
- Mais c’est là, reprit-elle décidée d’en finir, que par malheur, son chemin croisa celui de ce méchant jeune homme.
- Comment, demanda le sage Luvwezo ? Racontez-nous.
La vieille dame se racla la gorge, reprit son souffle et continua sur le même ton sérieux et tragique.
La vieille dame se racla la gorge, reprit son souffle et continua sur le même ton sérieux et tragique.
- Après lui avoir fait des avances pour coucher avec elle, poursuivit-elle péniblement, avances que ma petite soeur refusa bien sûr, ce jeune homme qui venait d’une très riche et noble famille, la viola sauvagement après l’avoir battue et laissée pour morte en pleine forêt sans soin. Elle avait le visage tout tuméfié, des blessures et des hématomes partout sur le corps quand nous l’avions trouvée…
Le roi écarquilla ses sourcils. La vieille qui, en parlant, surveillait discrètement les gestes du vieux monarque, s’arrêta de parler un moment pour reprendre son souffle. Mambu qui, la regardait parler, baissa les yeux. Il commença à se pincer les lèvres, honteux comme un petit enfant qu’on aurait surpris commettant quelque faute. C’était comme s’il voulait se justifier de l’on ne savait quoi. La vieille n’en pouvait plus. Elle éclata en sanglot quand, le front plissé, le roi prit son menton dans sa main. Il avait l’air pensif, cherchant à refouler au plus sombre de sa subconscience un souvenir affreux qui refaisait surface dans sa mémoire.
- Il l’avait laissée pour morte en pleine forêt sans secours, poursuivit-elle, après avoir fait tous ses besoins sur elle. Honteuse, salie, avilie, détruite, ma soeur qui était déjà promise à un autre homme, ne pouvait pas se montrer en public. Elle n’avait pas pu rentrer à la maison en pleine journée. Elle se cacha dans le bois aux abords du village tout près du chemin qui menait au marigot. Le soir tombé, alors que nous, mon père, ma mère, mes frères, et moi-même, morts d’inquiétude, voulions aller à sa recherche, la pauvre rampa jusqu’à notre case, évitant que les gens la voient dans cet état. Elle avait les jambes faibles et ne pouvait pas marcher.
Elle s’arrêta de parler encore, leva les yeux et les mains au ciel en murmurant quelques prières inaudibles, puis regroupant encore toutes ses forces, elle continua à raconter. Tout l’auditoire attentif, attendri, compatissait à cette atroce douleur qui avait frappé la famille Mambaka. Une colère incommensurable commençait à monter petit à petit dans leurs coeurs. La petite reine la tête penchée de tristesse, les yeux rivés sur cette pauvre vieille femme, imaginait ce qui aurait pu lui arriver si le jeune Mahiza était comme l’ignoble personnage qui avait détruit la vie de cette pauvre femme.
- … Ma mère lui avait appliqué des plantes et des herbes médicinales, mais rien n’y avait fait.
Jusque très tard dans la nuit, elle resta allongée, sans force. Nous pensions d’abord qu’elle avait été attaqué par un lion ou une quelconque bête sauvage. Mais quand, après avoir repris ses esprits et un peu de force, elle nous raconta ce qui lui était réellement arrivé, comment ce jeune homme l’avait frappée, déchiré ses vêtements, violée et abusé d’elle, nous étions tous abattus et choqués à la fois…
- Mais qui était ce jeune homme ignoble, demanda avec une colère non dissimulée le sage Luvwezo ? D’où était-il ?
- Ma soeur l’avait vu et elle l’avait reconnu. Ce n’était pas quelqu’un de Kungu. Mon père le connaissance aussi. C’est pourquoi, quand ma soeur lui avait dit qui était le jeune homme qui l’avait violée, c’était comme si le ciel lui était tombé sur la tête.
« Comme il savait très bien qu’on ne pouvait rien contre lui, impuissant, il résolut de partir loin de ce royaume en abandonnant tout ce qu’il avait, même sa famille. C’était pour lui et pour toute la famille un grand déshonneur…
« Il n’avait pas pu supporter un tel affront, une telle injustice à cause de la fierté et de l’amour qu’il avait pour sa fille. Il disparut la nuit même.
« Mes frères, mes oncles, le cherchèrent partout, mais ils ne le retrouvèrent point. Nous avions conclu qu’il s’était donné la mort en se jetant dans le fleuve Nzadi.
- S’il s’était jeté dans le fleuve, dit un sage, ce dernier l’aurait rendu à la terre après la crue.
- Non, cher confrère, lui rétorqua un autre. Dans la région des cataractes, quand les eaux du fleuve Nzadi vous engloutissent, elle vous emportent dans des grandes eaux et livrent votre corps aux Mamiwatas.
Les mamiwatas ou les sirènes sont en Afrique, principalement chez les bantous, les esprits des dieux protecteurs des mers et des eaux.
- Assez, coupa le jeune Mahiza ! Laissez ma mère parler !
Tous se turent d'un coup et devinrent encore plus attentifs.
- Nous avions finalement pensé, reprit la vieille femme, qu’il s’était jeté dans le fleuve Nzadi parce qu’il n’avait rien pris sur lui. Quand un homme part pour un long voyage, il prépare ses affaires. N’est-ce pas ? Mais ce n’était pas son cas. Il était parti sans même dire au revoir à sa famille.
« Toute la famille était accablée de honte et de déshonneur. La nuit du lendemain, pour ne pas avoir à donner des explications aux gens et au chef du village, mes frères prirent leurs familles, ma mère et les deux autres épouses qu’avait laissées mon père et quittèrent le village.
« Il était question que nous partîmes tous, mais ma petite soeur ne voulait pas partir de Kongo. Elle disait « le fils du royaume m’a tout pris, ma vie et mon honneur : qu’est-ce qu’il me reste encore pour mon existence ? »
« Ma mère, les deux autres femmes de mon père et mes frères insistèrent instamment qu’elle vînt avec nous, mais elle refusa.
« Ainsi mes frères décidèrent que nous devions quitter le village sans elle. Mais moi, j’avais tellement mal au coeur. Vu son état de santé qui s’aggravait de plus en plus, je ne pouvais pas laisser ma petite soeur toute seule dans ce village. Je suis donc restée au près d’elle pour l’aider et prendre soin d’elle.
« Mes frères prirent leurs femmes, leurs enfants, ma mère et ses deux rivales, s’en allèrent. Jusqu’aujourd’hui, nous n’avons plus jamais eu de leurs nouvelles. Et nous ne savons même pas où ils sont. Nous restâmes donc seules toutes les deux.
« Après leur départ, nous restâmes deux jours et deux nuits dans la case : j’avais peur de sortir et la laisser toutes seule. Elle était devenue fragile et allait de plus en plus mal. Les femmes voisines qui n’avaient pas vu ma mère, ni les deux concubines de mon père, étaient passées chez nous pour leur rendre visite. Mais, honteuse de cette situation, je ne pouvais pas leur dire la vérité. Je leur avais menti. Sans les faire entrer même dans la case, je les avais reçues sur le seuil de la porte et, ayant fait mine de rien, leur avais assuré que tout allait bien et que ma famille était simplement partie dans le village de ma mère, à Kilemba-Nkitsié, pour une grande fête de mariage. Elles se doutèrent bien que j’avais menti. Parce que, d’une part, l’une d’entre elle, étant originaire du même village que ma mère, n’en était pas au courant. Et d’autre part, les nouvelles de toutes les grandes fêtes dans le royaume de Kongo étaient diffusées au tam-tam et connues de tout le monde.
« C’était ainsi que tard dans la nuit, quatre jours après leur départ, sans savoir vraiment où aller, pour ne pas avoir à répondre aux questions des voisins et voisines qui devenaient de plus en plus curieux, je pris ma petite soeur et nous quittâmes à notre tour le village de Kungu. Personne dans le village de Kungu, personne Ngungu-Kibanda, personne dans la région des cataractes, personne n’avait su cette terrible catastrophe qui avait frappé notre famille et personne n’a jamais su où nous étions passés, non plus ce que nous étions devenus.
« L’état de santé de ma soeur devenait de plus en plus critique. Elle ne pouvait pas marcher. Après avoir bien fermé la case, je l’avais prise sur mon dos et avions marché jusqu’à la lisière de la grande forêt de Mayumbe. J’avais trouvé une grotte que j’avais par la suite aménagée. Nous nous sommes installées là.
"Quelque mois plus tard, quand ma soeur avait repris un peu ses forces et que je pouvais enfin la laisser seule pendant un moment sans crainte, j’avais décidé de faire dans la nuit quelques navettes entre la grotte et le village pour récupérer le peu d’affaires que je pouvais qui étaient restées dans notre ancienne case.
« C’était d’ailleurs dans une de ces nuits que la légende de la sorcière avait commencée, je suppose.
« Il faisait très tard cette la nuit là. J’étais entrain de sortir du village pour prendre le chemin qui menait vers la forêt de Mayumbe. Quelques villageois qui partaient pour la chasse, me virent. Ils ne m’avaient pas reconnue. Ils me prirent donc pour un voleur et lâchèrent leurs chiens à ma trousse. Je suis sauvée et j’ai couru de toutes mes forces pour échapper à leurs crocs. A bout de souffle, je n’en pouvais plus et je suis tombée. Je n’eus la vie sauve que parce que ces chiens du village me connaissaient. C’étaient les chiens du voisin. Ils me connaissaient et connaissaient mon odeur. J’avais grandi et joué avec eux et je les avais aussi nourris de ma main. Quand je les vis s’approcher, je les ai appelés par les noms et ils vinrent à mes pieds. Je les ai caressés et leur ai donné l’ordre de repartir vers leurs maîtres. C’était ainsi que j’ai pu continuer mon chemin avec les quelques maigres affaires que j’avais pu récupérer sur les bras.
« Les chasseurs allèrent le lendemain raconter partout qu’ils avaient croisé une sorcière sur le chemin de la forêt de Mayumbe. Et la nouvelle se répandit sur tout le royaume qu’il y avait une sorcière dans la forêt de Mayumbe. Voilà comment la légende de la sorcière était née.
« Mais je ne suis pas une sorcière. Je ne suis qu’une pauvre rescapée d’une famille décimée par la faute d’un homme. Réfugiées dans la vaste forêt de Mayumbe où personne ne pouvait nous trouver, j’essayais de prendre soin de ma petite soeur souffrante du mieux que je pouvais. Avec le grand air, les baumes de plantes médicinales que je lui appliquais sur les plaies et les contusions, les sirops que je lui concoctais, elle reprit sa santé petit à petit. Mais…
« Un soir, elle fut prise des vomissements. Elle était enceinte…
Le jeune Mahiza, qui écoutait sa mère parler en pleurant, larmoyait lui aussi. Elle la prit dans ses bras.
- C’est fini, ma mère, lui dit-il pour la consoler ne sachant vraiment pas quoi lui dire.
Prise d’une soudaine colère, elle regarda le roi dans les yeux. L’envie de lui sauter sur le cou lui vint à l’esprit. Mais elle éclata encore en sanglot sur le buste robuste du jeune Mahiza Qui ne sut plus quoi lui dire pour la calmer. Tout le monde était vraiment ému par cette scène. Tant elle était dure à supporter, tant l’histoire était atroce à entendre.
Le sage Luvwezo ému lui aussi, retint son souffle. Dans son calme légendaire, il respira très profondément, se demandant ce que la cour allait faire et surtout quelle décision allait prendre le roi pour punir la personne qui avait commis une telle infamie, un tel acte odieux sur les terres du royaume de Kongo.
Le roi avait les yeux baissés et ne disait plus un mot, alors que la reine touchée et troublée au plus profond de toute sa féminité, écoutait la vieille dame avec colère. Une colère était entrain de germer dans le coeur de toute l’assistance, comme un ouragan qui allait tout renverser sur son passage.
Dans des situations pareilles, les hommes, mêmes les plus robustes, perdent leurs forces, et les plus sages leurs mots. Des regards expressifs s’échangeaient dans le silence. C’était fortement éloquent.
- C’est fini, ma mère, lui redit instinctivement le jeune Mahiza, abattu et en colère.
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Chapitre 12
LE ROI IGNORE
- Et où est votre soeur aujourd’hui, demanda le vieux sage Luvwezo pour rompre ce lourd silence ?
-Ma soeur, répondit avec courage la vieille femme après avoir repris ses forces, était tellement faible qu’elle n’avait pas pu survivre après l’accouchement d’un petit garçon. Elle est décédée. Et je n’avais pu rien faire pour la réveiller.
Toute l’assistance poussa un cri d’horreur.
- Elle n’avait juste eu que le temps, poursuivit-elle durement, de me demander de bien l’élever, de bien l’éduquer, de l’aimer et de bien m’occuper de lui…
Tout en parlant, elle regarda tendrement dans les yeux le jeune Mahiza, son fils. Les larmes lui inondaient abondamment les joues.
- … Et c’est ce que j’ai fait jusqu’à ce jour pour l’amour de ma soeur, pour l’amour de mon fils jusqu’à ce qu’il est devenu ce grand jeune homme ici présent devant vous… »
La vieille s’écroula en larmes aux pieds de son fils devant le roi et toute l’assistance. Le jeune Mahiza, troublée de découvrir que sa mère n’était pas sa mère, que cette dernière était décédée dans des souffrances atroces suite à la faute d’un homme qui devait être son père, pleurait lui aussi. Il s’abaissa et prit sa mère sur les épaules et la secoua pour qu’elle répondît à quelques unes des questions qui lui restaient encore dans le coeur et pour lesquelles il exigeait encore des réponses pour envisager dans des meilleures conditions son avenir.
- Mais, maman, lui cria-t-il tendrement. J’ai besoin de savoir. Pourquoi vous ne m’aviez pas dit que ma vraie mère avait été violée, qu’elle était décédée ?… Et qui est mon père ?
La vieille dame le regarda encore dans les yeux tendrement, avec beaucoup d’affection, il lui caressa la joue de sa main droite comme si elle essayait d’essuyer ses larmes.
- Mon fils, dit-elle. Je remercie le ciel, je remercie les dieux et les esprits de nous avoir aidés et surtout d’avoir donné à ma soeur la force de survivre jusqu’à votre naissance.
Elle pleurait. Les larmes ruisselaient à torrent. Elle était inconsolable.
Elle pleurait. Les larmes ruisselaient à torrent. Elle était inconsolable.
- Mais mère, dites-moi qui est mon père ?
- C’est moi, votre père !
Toute l’assistance qui avait les yeux braqués sur la vieille dame et son fils, tourna ses yeux dans la direction d’où venait la voix.
Le jeune Mahiza laissa sa mère par terre et se mit débout pour voir la personne qui venait de parler. La petite reine qui avait bien entendu puisque le roi était juste à sa gauche, n’en pouvait plus de tous ces retournements de situations. Elle eut les esprits tellement brouillés qu’elle s’évanouit de nouveau. Tandis que la grande reine, les autres femmes et les concubines du roi, se précipitèrent sur elle pour la réanimer.
Tout le monde était stupéfait. Le roi Mambu était le père du fils de la sorcière du Mayumbe. Le jeune Mahiza s’avançait lentement vers le roi. Ses regards fixés sur lui d’un air menaçant, les sourcils froncés, il tenait son coutelas à la main droite.
- Oui, jeune homme. Je suis votre père…
Il n’avait pas encore fini sa parole que le jeune Mahiza, en furie, lui sauta sur le cou pour lui trancher la gorge, ainsi le tuer de ses propres mains pour toutes ses erreurs.
- Vous, lui lança-t-il ? Vous, mon père ? Je vais vous tuer pour tout le mal que vous avez fait à ma mère, à ma famille et à votre royaume ?
- Non, cria la vieille femme qui se précipita et saisit la main de son fils qui allait frapper le roi. Ne faites pas cela, mon fils. C’est quand même votre père…
- Oui, fit le roi qui s’était laissé saisir par le jeune en se disant que c’était peut-être son destin de finir ainsi… Je suis votre père… Votre colère est légitime. Tuez-moi si vous voulez, ce ne sera peut-être une bonne chose pour le royaume…
- Vous ne pouvez pas être mon père ! Vous avez tué ma mère ! Mon père ne peut pas être un assassin !
- Pourtant, je suis votre père… Et personne ne saurait combien je suis vraiment désolé pour ce que j’avais fait, mon fils…
- Désolé, c’est tout ce que vous avez trouvé à dire ? Et vous croyez qu’en étant désolé, vous allez réparer la mort de ma mère ?
Le roi Mambu balbutiant ne sachant plus quoi dire, ouvrit la bouche pour parler mais…
- Stop, s’écria le sage Luvwezo qui n’arrivait plus à suivre.
Il s’interposa entre le roi et le jeune homme d’un air visiblement énervé.
- Seigneur Mambu, dit-il d’un regard suspicieux sur les deux antagonistes. C’est quoi encore que cette mascarade ! Vous voulez profiter de cette situation pour adopter ce jeune homme dont nous ne connaissons même pas le père et après l’introniser sur le royaume ?
- Non, mon cher Luvwezo. Chers notables, sages du royaume de Kongo. Je vous demande d’abord de regagner vos places.
- Ah non, ruminait à haute voix le vieux sage, ça ne va pas se passer comme ça.
Tout le monde regagna sa place. Mais le jeune Mahiza resta debout avec la femme Mambaka qu’elle garda dans ses bras comme pour la protéger. Le roi assit sur le trône eut du mal pour parler mais se résolut de le faire en détail pour que la vérité se fasse lumière.
- Vous ne pouvez savoir combien, mes chers notables, il m’a été pénible pendant que mama Mambaka parlait de découvrir enfin la seule et la plus grave faute qui ne m’était jamais montée à l’esprit. Pendant que je l’écoutais raconter cette triste histoire, je revoyais tout ce que j’avais fait ce jour là… Toutes les images revenaient et repassaient dans mon esprit. Et j’ai vraiment honte de moi à cause de toutes ces monstruosités. La seule chose que j’ignorais, c’est que je ne savais pas qu’elle était enceinte.
« Aussi, je vous demande pardon, mon fils, vous aussi mama Mambaka, je vous demande pardon, et à tous les notables, à tous les sages, aux dieux et aux esprits de nos ancêtres, je demande pardon…
« Maintenant, dites-moi ce que je dois faire dans pareille situation pour réparer cette faute et rétablir les choses pour le bonheur du peuple et la paix dans le royaume de Kongo… "
Les débats se poursuivirent jusque très tard dans la nuit.
Le roi parla et reparla de la disparition des Mambaka et comment il comptait réparer cette injustice avec l’assistance de tous les notables du royaume. Elle fit devant ses sujets et toute l’assistance, le plus belle confession qu’un roi n’eut jamais faite de toute l’histoire du royaume de Kongo.
A la question de savoir ce qu’elle voulait, posée par le sage Luvwezo, la femme Mambaka parla longuement, mais demanda l’essentiel, c'est-à-dire redorer le blason des Mambaka, considérant que c’était déjà une grande chose que le roi eût reconnu ses torts et qu’il s’occupât de son véritable fils.
Les notables prirent tous la parole. Les uns rappelèrent le rêve qu’avait fait un d’eux où il disait que le fils de la jeunesse ne devait pas être rejeté et réservèrent leur conclusion au matin.
Le jeune Mahiza qui avait son mot à dire parla aussi. La petite reine demanda à prendre la parole et tout le monde l’écouta avec attention.
Le jeune Mahiza qui avait son mot à dire parla aussi. La petite reine demanda à prendre la parole et tout le monde l’écouta avec attention.
* * *
Au petit matin, le plus ancien de tous les sages, le vieux Luvwezo devait conclure les débats et prononcer les nouvelles résolutions que la cour royale avait prises.
- Les dieux du ciel, commença-t-il à dire tout fier d’avoir enfin trouvé la bonne solution pour la paix du royaume, les chers mânes de nos ancêtres, et les puissants esprits qui protègent ce royaume, ont, mes chers notables, sorciers et sages du royaume, protégé cet enfant pour qu’aujourd’hui il puisse prendre la place de son père, le trône de ses ancêtres, et régner sur le royaume de Kongo.
" Pendant que nous débattions pour chercher une solution pour avoir un fils qui succède à notre roi, le fils du roi était là parmi nous. Il avait toujours été là parmi nous dans ce royaume. Et nous l’avions ignoré. Nous avons ignoré notre roi, nous l’avions méprisé, insulté, traité de moins que rien, maltraité, chassé comme un inconnu, comme un brigand, comme un voleur. Nous lui avions privé de tout ce qu’un prince, de tout ce qu’un fils de roi avait besoin pour vivre, grandir pour un jour prendre la place de son père pour protéger son pays, ses sujets, son peuple.
" Ainsi, le roi avec le conseil de sa cour, de ses sujets, des notables et de tous les sages et sorciers du royaume, a décidé d’adopter les dispositions suivantes :
" Désormais, les femmes auront la parole dans les débats publics. Elles seront consultées quand il s’agira de trouver des solutions aux problèmes qui touchent la jeunesse, la famille et nos enfants. Nous pensons que si les hommes avaient écouté les femmes dans notre royaume, beaucoup de problèmes auraient pu être évités. Nous n’écoutons pas assez nos femmes. Désormais donc, Leurs paroles seront écoutées, leurs idées seront suivies et prises en compte dans ce royaume de Kongo."
" Punir un enfant pour son bien n’a jamais tué un enfant. Désormais, le jeune qui n’écoute pas son père, qui qu’il soit, prince, fils du roi, fils de notable, sera placés dans la grotte de la forêt du Mayumbe où il suivra une initiation forcée jusqu’à sa majorité. Nous voulons d’une jeunesse exemplaire qui fera la fierté de notre royaume et de notre pays. "
" Punir un enfant pour son bien n’a jamais tué un enfant. Désormais, le jeune qui n’écoute pas son père, qui qu’il soit, prince, fils du roi, fils de notable, sera placés dans la grotte de la forêt du Mayumbe où il suivra une initiation forcée jusqu’à sa majorité. Nous voulons d’une jeunesse exemplaire qui fera la fierté de notre royaume et de notre pays. "
"La famille Mambaka sera honorée. Et une fois par saison, selon que le décidera le roi, sera fêtée la mort de la jeune fille Mambaka pour commémorer la façon cruelle et injuste dont elle avait trouvé la mort. Cela pour rappeler aux hommes qu’ils doivent aimer et aider leur façon à réussir leurs missions. La femme Mambaka quittera ce jour la grotte de la forêt de Mayumbe qui deviendra un centre d’initiation, et sera logée au palais au même titre que la reine mère et sera traitée en tant que telle. "
"Aussi tout homme qui portera la main à la femme sera puni et enfermé dans la grotte dans la forêt où il suivra aussi une initiation à la vie de couple jusqu’à ce qu’il décide et jure de ne plus porter la main sur aucune femme dans son existence. "
" Enfin, le jeune Mahiza étant reconnu unique fils du roi Mambu, portera désormais le nom de Mambu-Mahiza et toutes les prérogatives royales qui sont attachées à ce puissant nom. Il sera intronisé dès que le roi l’aura décidé sur le trône du royaume de Kongo."
"Compte tenu du fait que le roi n’a pas encore touché à la petite reine qu’il venait de prendre en mariage, nous avons été informé de ce qui s’était passé au jour où la petite reine devait faire ses adieux à sa vie de jeune fille, comment elle avait été sauvé des griffes d’un lion par le jeune prince Mambu-Mahiza. "
"Comme il est de coutume sur les terres de Kongos, la vie de la petite reine revient de plein droit à son sauveteur. Avec l’accord du roi Mambu qui renonce à son droit d’époux sur la jeune reine qu’il n’avait pas encore connu sexuellement, nous la confions donc au jeune prince qui en
décidera. Nous aimerions de notre part, si le prince veut bien nous écouter, qu’elle l’épouse officiellement sous la bénédiction de son roi et père. Mais la décision est entre ses mains."
décidera. Nous aimerions de notre part, si le prince veut bien nous écouter, qu’elle l’épouse officiellement sous la bénédiction de son roi et père. Mais la décision est entre ses mains."
" Le royaume de Kongo a un roi. Ce doit être finalement la bonne nouvelle qui doit réjouir nos coeurs. Un roi aussi puissant et sage, un roi aussi fort que compatissant. Un roi plein de sagesse et d’intelligence qui aimera son peuple et le protégera de tous ses ennemis. "
« Que cela soit diffusé dans tout le royaume. Que nos voisins en soit informés afin qu’ils nous craignent !"
Toute la salle fut remplie de cris de joie et des applaudissements. Les animaux qui avaient répondu à l’appel de leur ami Mahiza poussèrent aussi de cris de joie…
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ÉPILOGUE
Trois mois, soit rois lunes après ces débats au palais de Nsoso, le roi Mambu avait cédé sa place au jeune prince, son fils, Mambu-Mahiza.
Avec sa bénédiction, celle de tous les notables qui reconnurent en lui un grand homme, puissant, sage et intelligent, avec la divine bénédiction des dieux et celle des esprits des ancêtres qui l’avaient épargné, et de sa mère, le fils de la sorcière du Mayumbe devint roi de Kongo selon le destin qui était le sien.
Selon le conseil du roi, son père et de tous les notables, il prit en mariage la petite reine qui devint sa seule femme. Car il disait qu’un coeur ne pouvait contenir qu’une seule personne. Que les coeurs qui en contenaient plusieurs étaient des coeurs monstrueux.
Ainsi le roi Mambu-Mahiza, qui signifie « ce qui m’est arrivé », fut le premier roi monogame de toute l’histoire du royaume de Kongo
Six lunes plus tard, le roi Mambu mourut de vieillesse. Le jeune roi Mambu-Mahiza qui commençait à avoir beaucoup de sympathie pour lui à cause des gros efforts qu’il déployait pour être le bon père et le bon roi qu’il n’ »avait pu être dans sa jeunesse avait pleuré et commenté longuement sa disparition.
Il disait qu’au moment qu’il découvrait ce que c’était d’avoir un père, il disparaissait et le laissait encore orphelin. Sa mère, mama Mambaka, et sa femme, la reine Nkuna, étaient là pour le soutenir.
La vie avait repris son cours normal. Les jeunes étaient plus obéissants, les hommes plus sages et les femmes fières d’avoir pu triompher sur les hommes en les laissant aller jusqu'au bout de leur folie afin qu'ils les appelent eux–mêmes à leur secours.
Ainsi le roi Mambu-Mahiza, qui signifie « ce qui m’est arrivé », fut le premier roi monogame de toute l’histoire du royaume de Kongo
Six lunes plus tard, le roi Mambu mourut de vieillesse. Le jeune roi Mambu-Mahiza qui commençait à avoir beaucoup de sympathie pour lui à cause des gros efforts qu’il déployait pour être le bon père et le bon roi qu’il n’ »avait pu être dans sa jeunesse avait pleuré et commenté longuement sa disparition.
Il disait qu’au moment qu’il découvrait ce que c’était d’avoir un père, il disparaissait et le laissait encore orphelin. Sa mère, mama Mambaka, et sa femme, la reine Nkuna, étaient là pour le soutenir.
La vie avait repris son cours normal. Les jeunes étaient plus obéissants, les hommes plus sages et les femmes fières d’avoir pu triompher sur les hommes en les laissant aller jusqu'au bout de leur folie afin qu'ils les appelent eux–mêmes à leur secours.
* * *
Du haut de la falaise, le jeune Mahiza était perché sur le rocher l’air pensif et scrutant l’horizon. Il était vêtu des habits royaux. Une tunique multicolore et des bijoux lui couvraient le buste. Une silhouette de femme se glissa derrière lui et se mit à ses côtés. C’était la reine Nkuna. Il la prit dans ses bas.
- Je savais, lui susurra–t-elle à l’oreille, que c’est ici que j’allais vous trouver, mon roi.
- C’est ici, lui répondit-il aussitôt, que je viens me recueillir afin de retrouver mes forces pour affronter l’avenir.
- O mon prince ! mon roi, mon amour…
- Oui, ma reine, mon amour…
Et les deux amoureux, les yeux dans les yeux, le coeur dans le coeur, s’enlacèrent dans un long baiser plein de tendresse, de douceur et d’émotion sous les regards du soleil vespéral qui jetait ses rayons ensanglantés sur leurs ombres perchées sur les hauteurs, bien dessinées dans le décor.
Ils fermèrent doucement leurs yeux et se laissèrent embarquer dans ces instants magiques où les amoureux, vrais et sincères dans leurs dons du coeur, sentent leurs pieds se détacher du sol pour les ciels bleus éternels, englués dans les palpitations sentimentales divines. Ils se sentent pousser des ailes sous leurs aisselles et laissent ainsi leurs coeurs s’envoler vers le monde Amour, légers comme l'air qui souffle et anime les êtres et les choses. Ils sentent enfin leurs corps, leurs esprits et leurs âmes vibrer de toutes leurs cordes à l’unisson avec le cosmos, unis dans une éternelle intimité à l’Esprit du créateur de toute chose qui seul connaît le secret des amours vrais.
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Récit écrit en 1976
Relu et corrigé en 1996,
Ecriture définitive mars 2010
Justin Jules Zoulou NSIMBA-M, alias Jules KEBLA.
22, rue Boileau
Résidence Lorraine
02100 Saint-Quentin - France.
Pour tout contact
06 49 14 07 15
zoulou_nsimba@hotmail.fr
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